La lutte des Noirs au Brésil en bande dessinée

Article publié dans le n°1211 (16 mars 2019) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

La bande dessinée raconte des histoires ; celles de Marcelo D’Salete s’appuient sur l’histoire, occultée, des Noirs au Brésil. En prolongement de notre dossier « Bande dessinée » du numéro précédent, Felipe Muanis met cette œuvre en contexte et s’entretient avec un auteur dont les ouvrages sont aussi – et plus que jamais – des outils critiques.
La bande dessinée raconte des histoires ; celles de Marcelo D’Salete s’appuient sur l’histoire, occultée, des Noirs au Brésil. En prolongement de notre dossier « Bande dessinée » du numéro précédent, Felipe Muanis met cette œuvre en contexte et s’entretient avec un auteur dont les ouvrages sont aussi – et plus que jamais – des outils critiques.

Le 14 décembre 1890, le juriste Ruy Barbosa, alors ministre des Finances du Brésil, ordonna que tous les registres et archives du pays portant sur l’esclavage soient détruits. L’esclavage avait été interdit au Brésil il y avait à peine deux ans et l’idée de Barbosa était de commencer une nouvelle histoire pour les Noirs brésiliens, en tentant d’effacer le passé. Malgré l’ordre donné, tout ne fut pas détruit, mais les lacunes sur l’histoire des Noirs et de l’esclavage au Brésil ne se réduisent pas à leur occultation et à la destruction de documents. Bien que la loi de 2003 rende obligatoire l’enseignement de la culture afro-américaine au Brésil, le sujet est encore peu étudié et nous en savons finalement assez peu sur cette époque où, malgré le manque de données, il est admis qu’environ 4,8 millions de Noirs africains furent amenés de force au pays. Le peu que l’on sait n’est pas valorisé, n’est pas mis en avant. Des personnages racistes de l’époque donnent encore leurs noms à des rues ou à des avenues. Certaines pratiques sociales et culturelles déterminent encore les relations entre Blancs et Noirs, et ces derniers continuent d’occuper les espaces subalternes de la société.

C’est dans ce contexte d’une société qui est encore loin d’avoir soldé son passé qu’a surgi l’une des voix les plus importantes pour revisiter l’histoire du Noir au Brésil, l’histoire des préjugés, mais aussi de la lutte et de la résistance, qui, malheureusement, se montre de plus en plus nécessaire face au retour progressif d’un discours rabaissant les Noirs, les femmes, la population LGBTQI et autres minorités. Professeur et artiste, Marcelo D’Salete est l’auteur de trois bandes dessinées qui prennent pour thème l’histoire des Noirs au Brésil. En 2011 est paru Encruzilhada (encore inédit en France), où il aborde via des histoires courtes – certaines inspirées de faits réels – la violence subie par les jeunes Noirs dans les grandes métropoles brésiliennes. En 2014, il publie Cumbe (Çà et là, 2016), également composé de courts récits sur la vie des Noirs au Brésil, mais cette fois à l’époque de l’esclavage. C’est la première incursion de D’Salete dans cette période de l’histoire, et, bien qu’il s’agisse de fictions, celles-ci rappellent toutes les pratiques sociales et la violence entre les Blancs et les Noirs à l’époque coloniale. Cumbe a remporté en 2018 le très convoité prix Eisner de la meilleure bande dessinée étrangère aux États-Unis.

Nous pouvons mettre en avant dans l’œuvre de D’Salete un véritable travail de recherche historique et iconographique, qui vise à retrouver et à exprimer en bande dessinée tout ce qui est occulté (et volontairement non enseigné) sur l’histoire des Noirs au Brésil.

Bien qu’il ne considère pas lui-même son œuvre comme documentaire, il est difficile de lire les bandes dessinées de D’Salete sans en faire une interprétation tirée de la lecture documentaire de Roger Odin, qui pourtant avait défini sa théorie en se référant au cinéma documentaire1.

Le dernier ouvrage de D’Salete est encore plus marquant. Angola Janga, uma historia de Palmares, publié en 2017 (Çà et là, 2018), nous présente des personnages réels et importants, non seulement pour l’histoire du Brésil, mais aussi et surtout pour celle des Noirs. Angola Janga retrace l’histoire de Zumbi et de Ganga Zumba, véritables héros de la résistance des Noirs qui fuyaient des exploitations de Blancs esclavagistes et qui fondèrent le quilombo de Palmares dans le Nordeste. Le quilombo était la réunion de nombreux mocambos, des territoires de Noirs qui fuyaient pour gagner leur liberté, fonder des familles et vivre libres, retrouvant leur humanité perdue lors de leur capture, dans les navires négriers et les champs de canne à sucre. D’Salete mélange des personnes peu et très connues, après une recherche historique approfondie dans le contexte de la lutte et de la chute du quilombo de Palmares – ou « Angola Janga » dans le dialecte bantou quimbundo– qui a réuni jusqu’à vingt mille habitants au XVIIe siècle. Cette bande dessinée de 411 pages (plus 16 dédiées à ses recherches) met en lumière tout ce qui n’a que trop rarement été vu ou lu au sujet des luttes et des drames les plus importants des Noirs au Brésil. C’est grâce à la contribution de la bande dessinée de D’Salete, à de précieux travaux de ce genre, que ces lacunes commencent à être comblées, qu’on réoccupe un espace de récits étouffés et de documents détruits dans un pays raciste comme le Brésil, c’est-à-dire un pays où, comme le montre l’historienne Lilia Moritz Schwarcz, la culture et la société intègrent avec fierté des valeurs, des coutumes et des caractéristiques de la matrice africaine – qui peuvent s’observer dans la musique, le football, les fêtes populaires, la mode – mais qui continue d’être raciste et ségrégationniste dans la sphère privée.

En 2018, les travaux de construction de la troisième ligne de tramway dans le centre de Rio de Janeiro ont mis à jour le cimetière des « Pretos Novos » (« nouveaux Noirs ») de Santa Rita, où au xviiie siècle (entre 1722 et 1774) les Noirs, qui arrivaient d’Afrique malades et affaiblis, étaient ensevelis superficiellement et déterrés à la première pluie. Un moment important de l’histoire des Noirs de Rio de Janeiro était mis au jour. Après de nombreux débats et une forte pression de la société civile pour que la ligne soit déviée et qu’un monument commémoratif soit édifié, le cimetière fut à nouveau recouvert par des rails de tramway : on insulta l’histoire et la mémoire de ceux qui moururent, de leurs descendants et de la société. Une fois de plus, la mémoire et l’histoire laissèrent place à la destruction.

Si nous, les Brésiliens, continuons d’effacer notre histoire, les traces de notre Holocauste, comme l’a fait Ruy Barbosa, alors des travaux comme Cumbe et Angola Janga, avec leurs narrations combatives, n’en deviennent que plus importants. Si l’histoire refuse de rejoindre la mémoire, alors les adaptations et fictions nous aident à raconter, avec la même valeur que des documents historiques, la mémoire des Noirs et leur lutte au Brésil, qui continue et ne peut pas être oubliée.

1. Voir Roger odin, « Film documentaire, lecture documentarisante », in Jean­-Charles lyant et Roger odin (éd.), Cinémas et réalités, Université de Saint-Étienne, 1984.

Felipe Muanis

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