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Yves Bonnefoy (1923-2016)

Article publié dans le n°1155 (16 juil. 2016) de Quinzaines

Le poète, critique d’art et traducteur (notamment de Shakespeare) Yves Bonnefoy est mort le 1er juillet à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Le plus célèbre des poètes français contemporains, traduit dans le monde entier et tant de fois pressenti pour le prix Nobel, auteur – au-delà des poèmes – d’un véritable système, déclarait que « nous sommes des navires lourds de nous-mêmes ». Hanté par les interrogations métaphysiques, il a cherché à élucider notre rapport au monde par les moyens de l’art.
Le poète, critique d’art et traducteur (notamment de Shakespeare) Yves Bonnefoy est mort le 1er juillet à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Le plus célèbre des poètes français contemporains, traduit dans le monde entier et tant de fois pressenti pour le prix Nobel, auteur – au-delà des poèmes – d’un véritable système, déclarait que « nous sommes des navires lourds de nous-mêmes ». Hanté par les interrogations métaphysiques, il a cherché à élucider notre rapport au monde par les moyens de l’art.

Né en 1923 d’une mère institutrice et d’un père ouvrier monteur, son enfance se partage entre la maison familiale de Tours et celle, durant les vacances d’été, du grand-père maternel à Toirac (Lot). C’est le côté « Combray » et « Guermantes » du poète, le « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » devenant : « J’ai souvent éprouvé un sentiment d’inquiétude, à des carrefours », incipit du grand récit autobiographique de 1971, L’Arrière-Pays. Toute l’imposante dialectique conjointement développée dans les écrits poétiques et critiques de Bonnefoy prend racine dans l’alternance entre ces deux lieux. Plutôt qu’une démarche qui tenterait, abusivement selon lui, de dissiper les limites de notre finitude, il cherche une voix conciliant « une sorte de matérialisme spontané » et « un souci inné de la transcendance ». Il entame d’ailleurs peu après une formation en philosophie, fréquentant assidûment Bataille, Kierkegaard et surtout Plotin. 

Farouchement opposé au platonisme et à toute espèce de dualisme entre sensible et intelligible, l’« Un » ou l’« Indéfait » plotinien sous-tend son combat contre le « concept », au profit d’une « poétique de la présence », étayée au fil d’essais comme La Vérité de parole (1988) ou au long de ses Entretiens sur la poésie (1990), dans lesquels il exprime en ces termes sa méfiance envers l’idéalisme sous toutes ses formes. La leçon inaugurale, intitulée « La présence et l’image », qu’il donne en 1981, lorsqu’il est élu à la chaire de Poétique du Collège de France, est pour lui l’occasion de critiquer l’influence du structuralisme ; il considère l’autonomie souveraine de l’œuvre comme un fantasme idolâtre ayant pris la place laissée par Dieu et la mort du sujet. Il se rangera donc ensuite naturellement parmi les partisans d’un renouveau du lyrisme. 

Que retenir d’Yves Bonnefoy ? Il partage avec Philippe Jaccottet et d'autres poètes de la même génération le souci de ne pas se laisser leurrer par les jeux ou les facilités du langage, par le désir de l'infini, par tout ce qui relève du magique ou de l’angélique dans les discours sur la poésie, quand ils demeurent plus ou moins tributaires d’une mythologie romantique de l'acte créateur. Bonnefoy résiste à tout ce qui conduit à l’absolutisation du poétique et donc à sa réduction à un univers séparé du réel, autosuffisant ou autarcique. Mais il n’entend pas non plus occulter le désir d’images, le besoin d'absolu, de plénitude, tout ce qui constitue l’enjeu de l'expérience poétique. Son effort sera donc de définir une juste posture qui tienne compte des aspects contradictoires de l'expérience humaine, qui réponde au propre partage de sa personnalité qu'il dit lui-même prise « entre une sorte de matérialisme inné » et « un souci inné de la transcendance », qui soit apte à assumer la contradiction qui est « la fatalité du réel ». 

Cette façon de voir explique le rapport étroit que Bonnefoy fait entre poésie et réflexion. Il prend appui à la fois sur l’expérience, l’écriture poétique, la lecture critique, la traduction, et l’étude des œuvres appartenant à d’autres arts. Sa grande culture, la richesse et la variété de ses références en témoignent. Le plus complexe et le plus captivant est que sa recherche le conduit à privilégier une expérience dialectique de la poésie : elle œuvre à un dépassement critique de l’opposition entre le réel et le rêve, au profit d’une sorte de « compassion » ou même d’amour. Ainsi l’expérience poétique tient-elle lieu d’exercice spirituel : la poésie, au lieu de fuir vers la chimère, voudrait se présenter comme une initiation à la réalité même. 

Par ailleurs, ce que laisse Yves Bonnefoy aux générations futures est son identification de la poésie à l’espoir. Dans un texte au ton soutenu et presque prophétique, dans lequel il donne une première vue synthétique de sa pensée, « L’acte et le lieu de la poésie » (1959), il affirme cette parenté qui reviendra souvent : « Il faut, autrement dit, réinventer un espoir. Dans l’espace secret de notre approche de l’être, je ne crois pas que soit de poésie vraie qui ne cherche aujourd'hui, et ne veuille chercher jusqu'au dernier souffle, à fonder un nouvel espoir. » La question du rapport à la finitude et à la transcendance, enfermé dans sa « poétique de la présence », traverse l’intégralité de son œuvre de poète et de critique d’art, qu’il se penche sur les peintures murales de la France gothique, sur l’art baroque, sur Goya, sur Giacometti, sur Rimbaud ou sur Baudelaire. Chez lui se cristallisent « la banalisation de l’incroyance et l’effet que celle-ci a eu sur le travail des poètes », l’impossible abandon de toute forme de transcendance et une forte inclination matérialiste : « Ce n’est que quand le religieux chancela qu’il devint possible de discerner le poétique en sa différence, la poésie en son être propre. Le génie de Baudelaire aura été d’avoir eu, le premier, cette intuition du plein de la poésie mais aussi d’avoir su en explorer le possible », affirme-t-il. Cherchant, après lui, dans les mots de la vie quotidienne le chemin d’un ailleurs, Yves Bonnefoy a fait de cette « épiphanie de l’indicible » sa vocation de poète et le cœur de son œuvre.  

Quant à la traduction, elle est avant tout, pour Yves Bonnefoy, « un acte de poésie » et, en tant qu’acte poétique, elle ne peut qu’être « un questionnement, et une expérience » qui font partie de sa recherche poétique. Pour lui, l’expérience poétique peut être comparée au rêve : c’est pour cette raison que la traduction est d’abord une expérience onirique. La découverte de la parole de l’autre poète est semblable, en effet, selon Bonnefoy, à l’expérience fondamentale que tout enfant vit par rapport au monde. En tant qu’infans, le nouveau-né a un rapport plus immédiat à la réalité, non encore troublé par les schémas de la pensée conceptuelle. De même, dans la poétique des langues de Bonnefoy, la parole du poète étranger est décrite comme une sorte « d’arrière-pays », « d’essence plus haute », qui est un véritable aimant pour le poète français, précisément par son éloignement et le halo de mystère qui l’entoure. De cette façon, sa réflexion sur l’acte de traduire ainsi que sa pratique de traducteur montrent la volonté éthique de Bonnefoy d’établir un rapport dialogique avec l’altérité linguistique et culturelle de l’Étranger. Comme la poésie de Bonnefoy, la traduction recherche en effet la confrontation avec une altérité qui puisse confirmer l’absolu de la contingence ; ce qui fonde l’acte poétique étant, selon Yves Bonnefoy, « la relation à autrui, qui est l’origine de l’être ». L’altérité est ainsi pour lui l’horizon commun d’où jaillit la possibilité de toute énonciation poétique et traductive. La traduction, en tant qu’acte poétique, doit accomplir sa finalité éthique en rendant visibles les traces du dialogue qui a eu lieu entre le poète et le traducteur. 

En définitive, cet immense écrivain fut un homme multiple. Malgré la diversité de ses activités, une même intuition semblait toujours guider sa démarche qu’il appelait « la vérité de parole », ou le souci de saisir « ce que la vie a d’immédiat ». Yves Bonnefoy a construit une œuvre ouverte, à multiples entrées, où l’expression est toujours approfondie par une exigence de pensée. Mais il se méfiait du concept, qui nous écarte de l’essentiel et qui, voulant à tout prix identifier nos expériences, les limite et nous prive de la présence du monde.Yves Bonnefoy était un poète du réel, fasciné par le temps, peu par l’époque. S’agissant du monde contemporain, il se tenait à l’écart de toutes sortes d’idéologies, autant de menaces pour la poésie, qui doit, pensait-il, se déployer loin des systèmes de pensée.

Franck Colotte

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