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Viol de guerre

Article publié dans le n°1193 (01 mai 2018) de Quinzaines

Traduit en français, quarante-neuf ans après sa publication américaine, ce récit d’une enquête sur un viol suivi d’assassinat durant la guerre du Viêtnam, décrit minutieusement l’histoire d’un banal fait divers guerrier. Il dépasse la simple affaire pénale, car il révèle non seulement les arcanes de la « chaîne de commandement militaire », qui généralement occulte ce type d’« incident », mais surtout met au jour l’ordinaire d’une guerre.
Daniel Lang
Incident sur la colline 192
(Allia)
Traduit en français, quarante-neuf ans après sa publication américaine, ce récit d’une enquête sur un viol suivi d’assassinat durant la guerre du Viêtnam, décrit minutieusement l’histoire d’un banal fait divers guerrier. Il dépasse la simple affaire pénale, car il révèle non seulement les arcanes de la « chaîne de commandement militaire », qui généralement occulte ce type d’« incident », mais surtout met au jour l’ordinaire d’une guerre.

Publié le 18 octobre 1969, un peu plus de deux ans avant les accords de Paris, qui ont commencé à mettre fin à la guerre, ce texte apportait un puissant appui aux pacifistes qui dénonçaient, eux aussi, la « sale guerre ». Mais l’enquête présentée dépasse largement le seul domaine politique.

Une première lecture nous donne en effet la description d’événements qui ont conduit à la condamnation de quatre soldats, depuis leur émergence au travers de la « chaîne de commandement » jusqu’au tribunal militaire. Cela s’est passé aux États-Unis en 1970, alors que je ne connais aucune affaire analogue en France, lors des multiples guerres coloniales. Ce n’est que là-bas que ce type d’affaire aboutit à des condamnations, du moins à cette époque.

Une deuxième lecture montre l’intervention de moins d’une demi-douzaine de soldats utilisant une banale mission de reconnaissance pour « prendre du bon temps » « pour le moral des troupes », selon leurs propres expressions traduites. Elle montre l’étroite intrication entre l’activité militaire antiguérilla et la prédation sexuelle. On ne sait si ces soldats cherchent des informations sur l’ennemi, objectif officiel de leur mission de cinq jours, ou des jeunes femmes à violer, avec certainement autant d’enthousiasme pour chacun des deux objectifs. L’échelle choisie, cinq fantassins, conduit à s’intéresser à chacun d’eux, à tenir compte de leur singularité : leur nom (même s’il a été nécessairement changé), leur origine géographique, leur niveau d’étude – l’université pour plusieurs, mais pas pour tous –, leur histoire personnelle, leurs réactions, même si les sources principales viennent d’un seul témoin, le dénonciateur. Le livre enregistre ses propos, alors qu’il se sent très différent des quatre autres, ce qui le conduit, entre autres, à ne pas participer à leurs ébats, puis à en faire état.

Une troisième lecture montre l’état d’esprit que crée la guerre, qui unifie les comportements, banalise la mort et, avec elle, les exécutions, y compris dans sa propre armée, mais aussi le viol. Tuer sert certes à détruire l’ennemi, mais aussi à organiser la bonne conduite « sociale » et le silence sur les crimes. Le dénonciateur explique qu’il ne doit la vie sauve qu’à l’attaque ennemie qui a amené dans le secteur des renforts, autant de témoins gênants qui l’ont involontairement protégé.

Mais, surtout, le livre de Daniel Lang met les femmes (ou plutôt le sexe) au centre de l’action militaire. Pour prendre la mesure de cette nouveauté, il suffit de relire les passionnants Carnets d’Algérie de l’historien Antoine Prost[1]. Citons quelques mots de la page 67, qui justement évoquent une scène strictement analogue à celle étudiée par Daniel Lang, même si elle s’est passée seize ans plus tôt et ailleurs. Il note : « Et le type qui viole une fille, la tue et va dire au capitaine : “J’ai tué une femme fellaga[2].” » Par sa formulation, cette phrase, réduite à quelques mots, éloigne les femmes du propos d’ensemble – le déroulement quotidien de la guerre méticuleusement noté au jour le jour – par au moins trois opérations : 1) il présente le crime comme une action effectuée par un individu seul ; 2) il décontextualise autant que faire se peut le viol ; 3) il ne l’inclut pas dans son propre témoignage sur les « choses vécues », mais dans la rubrique des « propos entendus ». Il ne s’agit pas de condamner la posture de Prost – qui ne s’éloignerait au plus loin du pire ? –, mais simplement de souligner, par comparaison, l’originalité et l’importance du travail de Daniel Lang, qui, dans son enquête, met l’accès aux femmes au centre de l’activité militaire.

La comparaison avec les Carnets d’Algérie d’Antoine Prost et, plus généralement, avec la guerre d’Algérie conduit aussi à s’interroger sur les raisons pour lesquelles jamais aucun soldat français n’a été condamné, à la différence de quelques Américains. Évidemment, il ne s’agit pas de proposer des explications générales, culturalistes (le puritanisme ou le juridisme états-uniens, par exemple) ou autres, mais seulement de s’étonner de cette différence…

En outre, Daniel Lang nous donne à voir le parcours de son enquête, la façon dont il a obtenu des informations, les réactions du locuteur devant ses questions et surtout ses divers états d’esprit à différents moments de sa vie, en insistant sur le poids de la guerre sur les conduites et les convictions des participants. Il fait du processus de recherche un instrument de connaissance. Daniel Lang se préoccupe aussi de l’intérêt du témoin, Sven Eriksson ainsi qu’il l’appelle, pour sa propre enquête, témoin qu’il fait revenir une fois encore sur cette sinistre affaire, mais hors du cadre pesant du système judiciaire, des catégories juridiques et des pièges des avocats. Il veut réfléchir sur les raisons qui l’ont conduit à refuser l’ordre guerrier pour aller jusqu’à dénoncer ses collègues. Cet héroïsme – qui de nous en aurait été capable ? – provient nécessairement d’un faisceau de raisons que lui-même voudrait mettre au jour à l’occasion de l’enquête du journaliste. Daniel Lang en profite pour présenter la juxtaposition des hasards qui ont permis à ce crime d’accéder aux tribunaux et d’être puni par la condamnation des assassins.

Cette véritable enquête policière, dans la veine de De sang-froid de Truman Capote, jette un nouveau regard sur les guerres, bien loin des considérations géopolitiques toujours rabâchées, qui cachent plus qu’elles ne montrent. Stendhal, Tolstoï, Jean Norton Cru et quelques autres avaient posé un nouveau regard sur les batailles. Lang y ajoute une autre dimension, oubliée ou cachée par ses prédécesseurs : le sexe. Nous ne pourrons plus voir les guerres de la même façon.

[1]. Antoine Prost, Carnets d’Algérie, préface de Pierre Vidal-Naquet, Tallandier, 2005.
[2]. Nom donné en Algérie aux « rebelles ».

Bernard Traimond

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