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Vérités littéraires

Deux livres d’études littéraires présentent leur savoir-faire dans l’examen de la réalité, ce qui les conduit à revenir sur la question de la « vérité de la fiction ». La littérature peut en effet apparaître plus « juste » ou plus « vraie » que les comptes-rendus des sciences sociales.
Pierre Bayard
Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? (Minuit)
Philippe Forest
Napoléon. La fin et le commencement (Gallimard (L'esprit de la cité))
Deux livres d’études littéraires présentent leur savoir-faire dans l’examen de la réalité, ce qui les conduit à revenir sur la question de la « vérité de la fiction ». La littérature peut en effet apparaître plus « juste » ou plus « vraie » que les comptes-rendus des sciences sociales.

La littérature sait parfois renouer « avec une expérience vécue et totalement restituée », comme le notaient les anthropologues Alban Bensa et François Pouillon dans l'introduction de Terrains d'écrivains (2012). Chacun à sa manière, deux enseignants-chercheurs en littérature, Pierre Bayard et Philippe Forest, s'interrogent sur le « réalisme » des textes littéraires, oxymore car jamais le langage ne pourra s'identifier aux pratiques. Ils questionnent des matériaux différents selon des épistémologies opposées, ce qui rend leur confrontation particulièrement révélatrice.

Dans les deux livres, ils étudient les moyens d'accéder à la connaissance de la réalité. Pouvons-nous y parvenir dans la « précipitation » selon le mot d’Épictète ou, au contraire, sommes-nous contraints de passer par le long parcours de diverses médiations, comme celles des langages et des discours ? Le problème n'est pas nouveau puisque Épictète (50-125) affirmait déjà que « ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur les choses », phrase évidemment reprise par Montaigne. Mais aujourd'hui nous ne parlons plus de « choses », mais de « faits », deux mots qui désignent un objet, les relations au monde extérieur.

Pierre Bayard croit ainsi pouvoir échapper aux processus qui servent à préciser le crédit à accorder à chaque information. La simple confrontation des discours aux « faits » lui permet d'établir une typologie atemporelle, vérités factuelles, vérités subjectives, vérités littéraires, vérités politiques, vérités scientifiques... Il constate ainsi l'écart ou la concordance entre les « faits » et leurs représentations qui selon les situations peut prendre des formes différentes. Contre cette conception, Philippe Forest ne rencontre de son côté que le « récit d'un récit » car selon lui, « l'histoire, dès lors qu'elle a eu lieu, est déjà récit ». Il ne peut donc accéder qu'à des discours. En d'autres termes, il considère que nous n'accédons pas aux choses mais aux discours sur les choses. Désignons ces positions opposées d'une étiquette : Bayard peut-être appelé « positiviste » puisqu'il dialogue immédiatement avec la réalité alors que Forest est « sceptique » car il n'accède qu'à des médiations langagières. D'autres termes ont pu être être utilisés pour désigner cette opposition, comme par exemple formalisme / contextualisme. Qui a raison ?

Pour les départager, je propose de confronter leurs démarches à celles de l'anthropologie qui, depuis la généralisation du magnétophone en 1960, se fonde encore davantage sur les paroles enregistrées des acteurs et des témoins. Tout comme les historiens avec leurs pièces d'archive, il s'agit donc d'apprécier la qualité relative des informations présentées par les locuteurs. Mais la démarche de nos deux auteurs suit des chemins opposés. Forest s'empare d'un sujet rebattu s'il en est, l'Empereur Napoléon, qui le conduit à écarter, couche après couche, les obstacles successifs qui obscurcissent la réalité fuyante et, en définitive, inaccessible. Il ne lui reste, en fin de parcours, que le noyau du fruit, les paroles mêmes de l'Empereur (mais pas les archives, comme en ferait usage un historien), ultimes preuves mises en avant, à condition qu'elles ne soient pas apocryphes comme Forest le rappelle parfois. La vérité n'est donc pas le résultat – aléatoire et fuyant – mais le parcours, le chemin suivi et les difficultés surmontées. Pour bien signifier son propos, Forest ne donne que des références fort vagues qui s'opposent à l'érudition méticuleuse des historiens. De son côté, Bayard picore des exemples, des fictions ou même des mensonges lus comme des témoignages en raison du décalage entre l'imaginaire des récepteurs-lecteur et la réalité des pratiques. Il examine la situation dans laquelle, par exemple, l'ignorance de la nature et l'éloignement des bêtes sauvages peut faire croire qu'une fillette (à la différence des nouveau-nés Romulus et Remus) puisse être adoptée par des loups, comme le raconte Misha Defonseca dans Survivre avec les loups. Elle aurait ainsi fait les gestes de soumission qui conviendraient aux animaux sauvages, comme si l'odeur n'était pas essentielle pour eux, ce que sait tout chasseur. Bayard interroge également les modalités qui ont permis à Anaïs Nin de faire ignorer à chacun de ses maris et amants sa fréquentation des autres, l'article d'un faux reporter ou le récit de voyage de Steinberg à travers les États-Unis... Examinés tour à tour, tous les cas passent par le carcan du binarisme subjectif / objectif qui classe chaque information d'un côté ou de l'autre. Pour devenir crédible, les supercheries obéissent à ce que Bayard appelle des « standards de jugement » qui regroupent tous « nos présupposés et certitudes intérieures », notion empruntée à Cantril qui a étudié la panique crée par la fameuse émission de radio d'Orson Welles sur l'invasion des martiens en 1938. 

Le nœud de l'affaire tourne autour de la pertinence de la notion de « vérité factuelle » utilisée par Bayard et justifiée par l'invocation d'« une forme de vérité ». Il en présente plusieurs autres, définies par un qualificatif, « subjective », « littéraire », « historique »... chacune posant un point de vue et un type d'examen. Au contraire, Forest ne rencontre que des discours, mais comme tous ne se valent pas, il reste à les examiner tour à tour à propos d'un cas limite : Napoléon. D'un côté, une typologie qui les relativise quels qu'ils soient, de l'autre, la tradition historienne les hiérarchise. Le lecteur aura compris que mes expériences d'anthropologue et la « tradition » dans laquelle je m'inscris conduisent à préférer Forest à Bayard, qui interrogent aussi bien l'un que l'autre l'épistémologie utilisée dans les humanités. Qu'il y ait plusieurs vérités, nous le savons, mais elles n'ont pas toutes le même statut d'autant que la tradition critique – sources de première / deuxième main, critique interne / externe, chronologie – sait les hiérarchiser de la plus crédible à la plus invraisemblable, ce qui permet d'établir – tel un juge – les preuves des affirmations.

En ces temps de fake news où certains veulent créer des officines chargées de les dénoncer, deux livres s'interrogent, avec subtilité, sur la véracité relative des discours, même si je préfère l'un à l'autre.

Bernard Traimond

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