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Article publié dans le n°1136 (01 oct. 2015) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

C’est un document singulier que nous donnent à lire les éditions Gallimard avec les Lettres parlées de Michel Tournier à son ami allemand Hellmut Waller, transcrites et présentées par Arlette Bouloumié. Elles s’étendent sur trente-et-un an, de 1967 à 1998, et nous font mieux connaître plusieurs facettes de la personnalité de l’écrivain.
Michel Tournier
Lettres parlées à son ami allemand Hellmut Waller (1967-1998)
C’est un document singulier que nous donnent à lire les éditions Gallimard avec les Lettres parlées de Michel Tournier à son ami allemand Hellmut Waller, transcrites et présentées par Arlette Bouloumié. Elles s’étendent sur trente-et-un an, de 1967 à 1998, et nous font mieux connaître plusieurs facettes de la personnalité de l’écrivain.

Tournier a rencontré Waller en Allemagne, à Tübingen, lorsqu’il est allé en 1946 y étudier la philosophie – il y est resté jusqu’en 1950. Waller deviendra par la suite procureur, chargé de poursuivre les crimes nazis, et, parallèlement, traduira Michel Tournier en allemand. Ce dernier reprend contact avec son « ami allemand » en 1962, après douze ans de silence. Une lettre (écrite, celle-là) dresse un bilan de cette décennie : l’ancien étudiant est devenu éditeur chez Plon et s’apprête à emménager dans le presbytère de Choisel (vallée de Chevreuse). Et déjà l’écriture est là, celle de livres qu’il dit « enfouir dans les tiroirs pour ne plus les en sortir ».

À partir de 1967, la correspondance reprend, mais sous la forme de bandes magnétiques que s’échangent les deux amis. Telle est la première originalité de ces « lettres » : affranchies de la convention épistolaire, elles débutent in medias res, s’interrompent, reprennent, à l’image d’une conversation à bâtons rompus. L’écrivain dit aimer cette forme « plus vivante qu’en écrivant » ; il y intègre des conversations avec son filleul, des bruits domestiques, des lectures. Par ailleurs, comme dans l’échange oral, les lettres se libèrent de toute idée de hiérarchie dans les sujets évoqués. Ainsi peut-on passer de la psychanalyse aux travaux de menuiserie dans le grenier ou à l’écriture du Roi des Aulnes.

L’autre originalité de ces lettres est le rythme auquel elles s’échangent : des intervalles d’un mois à trois ans. Le contact n’est pas pour autant rompu, puisqu’on sait que les deux amis s’écrivent et se voient. Mais certaines bandes de Tournier, des « sessions » faites de trois ou quatre enregistrements successifs, ne sont plus tant alors des lettres que des fragments de journal, voire de petits chapitres biographiques : l’occasion de faire le bilan, sur une ou deux années écoulées, de l’homme et de l’écrivain que l’on est. Tournier parle souvent de psychanalyse, et certaines de ses bandes enregistrées font place à de petites confessions, par exemple quand il avoue, à l’heure de parler de ce qu’il aime, une forme de propension à la méchanceté. « Je crois que je tiens ça de mon père », ajoute-t-il.

Si certains des thèmes évoqués par l’écrivain, comme son amour de l’Allemagne ou sa passion pour la photographie, sont connus, d’autres le sont moins. On découvre ainsi un très grand voyageur qui, malgré ce qu’il écrit (« je suis partagé entre l’horreur de voyager et l’ennui de ne pas voyager »), relate, émerveillé, un rude voyage de dix jours au Sahara, et la « cure de sécheresse intense qu’il y fait ». On apprend aussi que l’ermite de Choisel a été un père d’adoption pour son filleul Laurent, qu’il a recueilli. L’écrivain a cet aveu émouvant : « Dans un sens, évidemment, ça me dérange […] Mais je suis quand même bien content d’être dérangé. Il n’y a aucune raison pour que je devienne égoïste et maniaque, bouclé avec toutes mes affaires bien rangées » (20 décembre 1969). Bien des années plus tard, en 1997, il constate, heureux : « Je suis toujours le grand-père de Laurent et de ses enfants. […] Je suis, moi aussi, entouré de ma petite famille, ma famille adoptive ».

Mais ce qui reste, bien sûr, le cœur de ces lettres, c’est la littérature. En 1968, après avoir reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française, Tournier décide de s’affranchir de son travail chez Plon : « une formule assez passionnante, mais dangereuse », où sa vie matérielle dépendra désormais de la « quantité et de la qualité de ce qu’il écrit ». Il commence à écrire Le Roi des Aulnes, source de doutes et d’espoirs. Au moment de l’envoyer à son éditeur, il se demande si ce « manuscrit est un tas de merde ou le plus grand chef-d’œuvre qu’ait produit l’humanité ». Et pense déjà à la genèse des Météores… À côté des recherches érudites, des réflexions fondamentales, des lectures, on trouve dans ces Lettres parlées des anecdotes, comme ce titre, Mue, auquel Tournier a renoncé « car chez Gallimard, on [lui] a fait observer qu’il n’y a pas de bon titre sans la lettre “r” », et les allusions aux multiples projets, réalisés ou non, qui se succèdent, jusqu’à celui d’écrire un « western ».

À travers ces lettres, au fil des années, on voit comment Tournier devient un auteur célèbre, riche et courtisé. Ses fréquentes explications sur ses revenus, ses contrats, ses tirages (vertigineux : des centaines de milliers d’exemplaires annuels pour Vendredi), donnent un aperçu passionnant d’un aspect trop souvent occulté de la vie littéraire : son versant économique. L’écrivain en profite pour croquer l’arrière-cour des cercles littéraires : le comité des lettres de Monaco, « série d’excursions, de déjeuners, de dîners », les colloques de Cerisy, « cosmopolites et loufoques », « des gens qui discutent d’histoires extrêmement précises et totalement gratuites ». Mais il peut avoir la dent dure pour la médiatisation des écrivains : « Si on veut connaître un écrivain, on n’a qu’à lire ses livres ». Et on le découvre très blessé par les accusations de Saul Friedländer, qui l’accuse de sympathie pour le nazisme, au point qu’il refuse de débattre avec lui : « Je ne participe pas à ce genre de cirque ».

Tout n’est pas linéaire dans cet autoportrait par lettres, qui laisse entrevoir une personnalité complexe. On voit planer le spectre de l’ogre, le Tiffauges des romans, chez cet homme qui rêve de s’emparer, par la photographie, de l’image de certains enfants croisés ; on constate son attrait pour des sujets ambivalents, des personnages de tortionnaires ou de saintes folles ; on découvre un homme paradoxal, qui reçoit Mitterrand à déjeuner mais n’évoque pas la politique et ne dit pas pas un mot sur Mai 68 dans ses lettres rédigées… en mai 1968 ! On observe surtout un créateur qui oscille entre l’incertitude et une incroyable confiance en soi (« il n’y a que moi qui pourrais faire le grand film sur la photographie », écrit-il en 1968 à propos de Blow-up), préoccupé par son œuvre au point de reprocher gentiment à Hellmut Waller d’avoir d’autres projets pour sa retraite que celui de se consacrer aux œuvres de son ami. Mais telle est la loi de la forme orale des lettres, qui arase la fausse pudeur comme la fausse modestie et décorsète le style, traversé de coq-à-l’âne et empreint de spontanéité. Ces Lettres parlées à son ami allemand entrouvrent pour leurs lecteurs la porte d’un côté jardin toujours farouchement protégé par l’écrivain Tournier ; elles montrent aussi comment l’écriture peut investir une vie, et comment la vie la nourrit.

Véronique Montémont

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