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Une somme sur Maus

Article publié dans le n°1056 (01 mars 2012) de Quinzaines

En 1992, les deux tomes de Maus (1) recevaient le prix Pulitzer, la plus haute distinction que puisse recevoir un livre aux États-Unis. Ainsi était consacrée l’œuvre à laquelle Art Spiegelman a longtemps travaillé. Il y revient aujourd’hui avec Metamaus, réflexion qu’il souhaite définitive sur cette bande dessinée exceptionnelle.
Art Spiegelman
Metamaus. Un nouveau regard sur Maus, un classique des temps modernes
En 1992, les deux tomes de Maus (1) recevaient le prix Pulitzer, la plus haute distinction que puisse recevoir un livre aux États-Unis. Ainsi était consacrée l’œuvre à laquelle Art Spiegelman a longtemps travaillé. Il y revient aujourd’hui avec Metamaus, réflexion qu’il souhaite définitive sur cette bande dessinée exceptionnelle.

Metamaus rassemble tous les documents concernant la bande dessinée que l’on a lue en France en 1987 puis 1992. Outre les entretiens avec Hillary Chute à qui il a montré toutes ses archives, Spiegelman présente des dessins inédits, l’arbre généalogique et l’histoire de sa famille, la transcription des entretiens avec son père et avec les amies de sa mère Anja, qui s’est donné la mort en 1968. Un DVD rassemble les deux tomes de Maus, quantité d’ébauches, et donne à entendre la voix et l’accent de Vladek, père d’Art et véritable héros du livre. Metamaus permet donc à quiconque voudrait analyser la bande dessinée de disposer de toutes les ressources pour ce faire.

C’est toutefois loin de n’être qu’un ouvrage pour chercheurs ou spécialistes. Certes, quiconque s’intéresse à l’art graphique relira la troisième partie de l’entretien avec les planches ou les vignettes évoquées sous les yeux et il verra quel travail de mise en scène a mené Spiegelman. Metteur en scène, le dessinateur l’est au meilleur sens du mot. Pas tant avec l’objectif d’être efficace à la manière hollywoodienne, qu’avec le souci de la justesse et de l’éthique. Quand on montre les camps, le « travelling est une question de morale », disait Rivette après avoir vu Kapo. Le mot n’a rien perdu de sa valeur et la Shoah – plus que d’autres sujets – a permis à certaines et certains d’user et d’abuser du gros plan, du mouvement de caméra ou de la scène un peu longue qui susciteront l’émotion facile et le pathos. Or c’est précisément ce que refuse Spiegelman, et ce, dès l’origine de son travail.

La première partie de l’entretien, qui revient sur l’élaboration de Maus et les choix qu’il a fallu faire, est sans doute la plus passionnante de tout le livre. Art Spiegelman est fils de survivant. Ce n’est pas innocent ni évident. Dans son enfance, au seuil des années soixante, la Shoah est minorée ou occultée. Ses parents se disent parfois victimes de la « guerre ». On parle de souffrances, de coups, mais le contexte reste flou. Peu de livres traitent du sujet. Le jeune garçon trouve quelques fanzines, bandes dessinées douteuses jouant sur les ressorts sexuels, au moment où son projet prend forme. Et même s’il a d’énormes réserves à l’égard de ce « soap opera » qu’est la série « Holocauste », il constate l’effet produit par le téléfilm en Allemagne comme dans d’autres pays. Le public prend conscience de l’événement par le biais de cette fiction. Mais le plus déterminant dans la genèse de Maus, ce sont les entretiens avec Vladek. Ils débutent en 1972, reprennent en 1978, s’interrompront avec la mort de Vladek en 1982. Art interroge son père, le fait revenir sur des détails, insiste sur les imprécisions, sur ce qui peut être discuté. Le meilleur exemple en est la présence de l’orchestre à l’entrée du camp. Le père ne se le rappelle pas. Les témoignages ne manquent pas sur ce fait, mais le dessinateur craint les négationnistes, toujours prompts à trouver la moindre preuve à opposer aux témoins. Jusqu’au moment où il se rend compte que son père se rendait au travail par une autre porte que celle où jouait l’orchestre. Cette élaboration minutieuse est aussi un moment de communion entre les deux hommes. Leur relation est douloureuse, faite de conflits et de ruptures. On en trouvera l’écho dans le recueil. Art prend parfois ses distances par rapport à Vladek, dont le racisme à l’égard des Noirs, du moins sa méfiance, ressemble à celle de bien des Blancs américains. Être survivant ne rend pas meilleur ni pire que les autres hommes ; mais pour le fils, il a fallu passer par l’hôpital psychiatrique et suivre une longue analyse. Le thérapeute était lui-même un ancien déporté, homme bienveillant, généreux, qui l’aura sauvé du pire.

Art Spiegelman ne tient pourtant pas à être « fils de survivant ». Il ne veut appartenir à aucune communauté sinon celle des dessinateurs de BD. De même que Perec est écrivain et Lanzmann cinéaste, il est auteur de bandes dessinées. Et cet art, il l’exerce à partir du réel, du concret. Le témoignage de son père a pour pendant ou complément l’immense documentation qu’il accumule : La Destruction des Juifs d’Europe de Hilberg et La Guerre contre les Juifs de Lucy Dawidowicz sont les œuvres historiques de référence ; elles donnent au texte sa rigueur scientifique. Borowski et son Monde de pierre en inspire la dimension factuelle, objective. L’écrivain polonais est aux camps ce que Hammett ou Chandler sont à l’Amérique des années trente. Pas de sentiment, ni de commentaire. Kantor et Koscielnak, deux dessinateurs qui ont vécu Auschwitz, le frappent par la justesse du trait. Ce ne sont là que quelques exemples et Spiegelman pourrait aussi reprendre le « J’ai vu cela » de Goya. Mais ce souci du détail ne serait rien encore s’il ne s’accompagnait d’une réflexion de l’artiste sur son rôle et sur la place considérable que Maus lui a donnée.

D’abord refusée par de nombreux éditeurs, la BD connaît un immense succès et de nombreuses traductions. Toutes ne vont pas sans polémiques ou embarras. Des animaux pour traiter de la Shoah, cela passe mal. Les Polonais apprécient peu de se voir en cochons, et en Israël, les souris apparaissent comme des animaux craintifs et soumis. En Allemagne, c’est la couverture du livre qui pose problème. On ne peut y faire figurer une croix gammée. Mais c’est plus dans l’usage que l’on voudrait faire de Maus que se situe la question. Entre les deux tomes comme après 92, l’auteur est sollicité. On voudrait le filmer. Un jour, il raconte à Troller, un documentariste juif allemand, une scène vécue avec son père. Elle est douloureuse, mais le cinéaste lui demande de « remettre ça en pleurant ». Une autre fois, il est avec Françoise, son épouse, dans un baraquement d’Auschwitz. Ils sont bouleversés. Un caméraman les surprend et veut les filmer pour capter un de ces « moments-télé » qui lui donnerait son brevet de pathos.

Spiegelman n’échappe pas non plus au « devoir de mémoire », ce véritable pont aux ânes d’aujourd’hui. Le mot Holocauste, avec sa connotation religieuse, sa dimension sacrificielle lui fait horreur, comme tout ce qui a à voir avec la religion. La religion pédagogique autant que celle qui conduit dans des lieux de culte. Être primé pour un public de jeunes adultes l’agace beaucoup, comme si la bande dessinée restait un art pour les enfants. Il résiste aussi aux sollicitations, ne veut pas « devenir l’Élie Wiesel de la BD », celui qu’on invitera aux colloques et tables rondes, qui fera carrière sur ce livre unique. Le cinéma est là, prêt à adapter la bande dessinée. Le dessinateur refuse les propositions, ne la concevant que si la misère matérielle le menace. Il ne voit pas d’un mauvais œil le fait d’être classé, comme Philip Roth, parmi les « mauvais juifs », ceux qui sont trop lucides et trop francs pour plaire. Il n’a jamais cru aux bons et aux méchants, à l’histoire dont rêvent les marchands de sentiments. Sans doute est-ce ce qui nous le rend si sympathique. ❘

  1. Cf. QL n° 504, article de Benoît Conort.
Norbert Czarny

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