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Une enfance heureuse. Entretien avec Arnaud Dudek

Les histoires personnelles, la perte, l’amour en enfance et dans l’adolescence, sont les thèmes prédominants de l’œuvre d’Arnaud Dudek. Dans son dernier roman, « Tant bien que mal », il raconte comment vit et grandit un enfant violé, comment il devient adulte, puis père, et ce qui se passe quand il reconnaît, vingt-trois ans après les faits, ce traumatisme infantile.
Arnaud Dudek
Tant bien que mal
(Alma)
Les histoires personnelles, la perte, l’amour en enfance et dans l’adolescence, sont les thèmes prédominants de l’œuvre d’Arnaud Dudek. Dans son dernier roman, « Tant bien que mal », il raconte comment vit et grandit un enfant violé, comment il devient adulte, puis père, et ce qui se passe quand il reconnaît, vingt-trois ans après les faits, ce traumatisme infantile.

Velimir Mladenović : Pourquoi les personnages principaux, dans plusieurs de vos ouvrages, sont-ils des enfants et des jeunes gens ? 

Arnaud Dudek : En effet, les personnages centraux des Fuyants et des Vérités provisoires sont de jeunes adolescents, tandis que le cœur de Rester sage et de Tant bien que mal est la jeunesse des personnages principaux. Ce qui m’intéresse, c’est l’adolescence dans ce qu’elle a de plus violent : ses petits et ses grands drames, ses perturbations et son désenchantement devant la perte irrémédiable de l’innocence de l’enfance. Mais aussi ce qui se passe après, comment on assemble les briques de son existence pour surmonter tout cela, comment on pousse – et pas toujours droit –, comment on grandit malgré tout, comment on reconquiert cette part d’enfance qui nous a parfois été confisquée. La difficulté, c’est d’apporter quelque chose de neuf à l’un des thèmes les plus visités par l’écriture. 

VM : Quels sont les livres de votre enfance ? 

AD : Mes parents ne sont pas de grands lecteurs de romans. Les livres de mon enfance, ce sont surtout des bandes dessinées. Mon premier choc littéraire, c’est Hergé – en particulier Tintin au Tibet, son Migou terrible et touchant, son Grand Précieux aux mots fleuris, cette magnifique histoire d’amitié entre Tchang et Tintin. J’ai lu tous les classiques : Spirou, Astérix, Lucky Luke, mais mon préféré reste Tintin.

En fin de primaire, j’ai découvert Agatha Christie, Charles Exbrayat et les romans policiers du Masque. Un peu plus tard, sur les conseils d’une enseignante, j’ai rencontré Holden Caulfield. Je devais avoir 13 ans. Je ne savais pas que la littérature, ça pouvait aussi être ça. Un roman qui me parlait. Un roman qui mettait des mots sur mes angoisses. D’une certaine manière, J.D. Salinger a changé ma vie – il a changé beaucoup de vies, du reste.

VM : Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance ? 

AD : Très peu de souvenirs avant 5 ans. Globalement, une enfance blanche et solitaire de garçon unique, maladivement timide et à l’imagination débordante, un garçon qui avait des amis imaginaires, qui s’entraînait parfois à marcher les yeux fermés – au cas où je devienne brusquement aveugle –, qui aimait écouter les souvenirs d’anciens combattants de sa grand-mère et des amis de celle-ci, qui s’astreignait à lire une page du dictionnaire tous les jours… Mais une enfance heureuse, malgré tout. Mes parents n’ont pas été avares en amour, d’autant plus que leur enfance, dans des genres différents, n’avait pas été simple. 

VM : Vous avez commencé à écrire à l’âge de 12 ans, quand vous étiez encore enfant. Quels sont les thèmes de vos premiers ouvrages ? 

AD : Des nouvelles policières, dont le héros s’appelait Nick St. Clair. Il résolvait des énigmes en sirotant du gin et séduisait les plus belles femmes en papillonnant des cils. 

VM : Vous trouvez l’inspiration dans notre société de consommation, c’est-à-dire dans la vie réelle. Comment l’autofiction a-t-elle marqué votre écriture  

AD : L’autofiction n’est pas mon genre littéraire de prédilection – ni en tant que lecteur, à de rares exceptions près, ni comme auteur. Et puis c’est un terme fourre-tout, une étiquette qu’on a collée sur le front d’auteurs aussi différents que Santiago Amigorena et Philippe Jaenada.

Mes quatre premiers ouvrages, je les vois comme des contes de la vie ordinaire. Je raconte des « mensonges plus vrais que la vérité », comme l’écrit Ivo Andrić. D’où cette prise de distance narquoise, cette envie de rappeler de temps à autre au lecteur que je raconte une histoire, ce qui donne plus de liberté pour parler du monde, finalement. Je ne sais pas raconter autre chose. Je ne peux pas raconter la vie en passant sous silence ce qui me dérange, ce qui m’émeut, ce qui me révolte. Mais j’aborde ces sujets à ma manière, par petites touches, le sourire en coin. Des pichenettes, plutôt que des coups de poing. Parfois, c’est plus efficace, non ?

Pour mon dernier roman, en revanche, le sujet est tellement lourd qu’il était hors de question de se rater. C’était, du reste, le moment de me réinventer – d’écrire autrement, de ne pas céder à la facilité d’un bon mot, de travailler différemment, de façon plus brute, plus directe, sans triturer les phrases pendant des jours, de mettre l’humour en sourdine.

Oui, dans tous les cas, je suis ma première source d’inspiration. Oui, comme 90 % de mes collègues français, j’ai une certaine tendance à raconter ma vie, même par bribes travesties. Mais mes livres, ce n’est pas que ça. Enfin, je l’espère…

VM : L’écriture n’est pas votre métier, mais vous avez quand même publié une dizaine de nouvelles et cinq romans. Qu’est-ce que l’écriture et la lecture représentent pour vous ? 

AD : Je suis un fonctionnaire qui écrit. J’ai encore des difficultés à me dire auteur ou écrivain. J’admire ceux qui osent s’affirmer ainsi – moi, je n’y arrive toujours pas, même après cinq romans. Au-delà de cela, je vis l’écriture comme une passion : pour certains, c’est la guitare, le tennis ; moi, c’est l’écriture. La passion du mot juste, de la virgule posée au bon endroit – c’est comme un beau passing-shot, comme un accord parfait de la mineur.

Je suis un lecteur curieux, sans genre de prédilection, particulièrement attentif aux premiers romans, qui ne consacre pas assez de temps aux classiques, qu’il a pourtant honte de n’avoir jamais ouverts. Je lis une soixantaine de romans par an. Mon dernier choc : Leurs Enfants après eux de Nicolas Mathieu (Actes Sud, 2018) – un livre peuplé d’adolescents qui apprennent à devenir adultes, tiens.

VM : Dans votre dernier roman, Tant bien que mal, vous avez raconté les souvenirs d’enfance et le traumatisme infantile du narrateur. Comment le travail sur ce roman vous a aidé à devenir adulte ?

AD : Il m’a surtout aidé à devenir père – si tant est que l’on puisse vraiment et pleinement le « devenir ».

VM : Vous voulez dire qu’il n’est jamais trop tard pour écouter les voix de l’enfance ? 

AD : Une enfance parfaite, cela n’existe pas. Des parents parfaits, non plus… Je suis sorti sonné de l’écriture de Tant bien que mal. Parce qu’il a fallu en effet écouter l’enfant en moi, même si l’histoire du narrateur n’est pas mon histoire, pour fabriquer un narrateur dont la voix sonne juste – en tout cas, j’ai fait de mon mieux. Parce qu’il a fallu faire face à mes peurs de parent, aussi : se tromper, ne pas comprendre, passer à côté de l’essentiel, même si on ne peut pas faire fuir tous les monstres qui peuplent l’ombre de la chambre des enfants, même si on doit souvent se contenter d’essayer de leur apprendre à les apprivoiser. Jamais trop tard ? Je ne sais pas. Mais il faut l’écouter vraiment. Ne pas se contenter d’entendre. 

[Arnaud Dudek, né en 1979 à Nancy, a publié un recueil de nouvelles et cinq romans. Rester sage a été sélectionné pour le prix Goncourt du premier roman en 2012. En 2018, il a publié Tant bien que mal chez Alma. En chantier : un roman et une pièce de théâtre, qui creuseront le sillon de ses thèmes de prédilection.]

Velimir Mladenović

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