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Une anthropologie du « je »

Depuis plus de dix ans, Éric Chauvier publie des livres d'anthropologie, des comptes rendus d'enquêtes, que des critiques littéraires et certainement des lecteurs lisent parfois comme des fictions. Il est vrai qu'avec la complicité de son éditeur il fait disparaître toutes les marques habituelles de la recherche : notes en bas de page, bibliographie, index, etc. Mais surtout il efface la fameuse distinction de Barthes entre l’écrivant – préoccupé par le signifié –  et l’écrivain – intéressé par le signifiant.
Eric Chauvier
Les nouvelles métropoles du désir
(Allia)
Depuis plus de dix ans, Éric Chauvier publie des livres d'anthropologie, des comptes rendus d'enquêtes, que des critiques littéraires et certainement des lecteurs lisent parfois comme des fictions. Il est vrai qu'avec la complicité de son éditeur il fait disparaître toutes les marques habituelles de la recherche : notes en bas de page, bibliographie, index, etc. Mais surtout il efface la fameuse distinction de Barthes entre l’écrivant – préoccupé par le signifié –  et l’écrivain – intéressé par le signifiant.

Il est vrai aussi que l'anthropologie d’Éric Chauvier refuse tout mimétisme. Ses recherches lui ont montré le « saut périlleux » que réclame le passage des expériences des enquêtes à leur compte rendu scriptural. Pour cela, il refuse les illusions que lui proposent le point de vue divin, qui examine les êtres humains comme des fourmis, la représentativité, qui ne voit dans les situations que des échantillons, ou l'imposition d'objets d'étude, ceux que le Bordelais Joseph-François Lafitau avait posés dès le début du XVIIIe siècle : parenté, religion, politique, santé, statut de la femme... les thèmes canoniques que suivent encore les enseignements de l'anthropologie. Chauvier parle donc à la première personne – c’est une « anthropologie du je » –, recherche une identification avec ses lecteurs et ses locuteurs au lieu de  considérer ces derniers comme représentatifs d'un objet abstrait (le groupe)1, mais surtout s'appuie sur ce qui a pu être désigné comme le « tournant linguistique », ainsi défini par Vincent Crapanzano dans Les Harkis (Gallimard, 2012) : nos constructions « transitent par le langage et notre perception du langage, par la traduction et notre perception de la traduction, par le récit et les conventions descriptives et notre connaissance critique de ces conventions, par nos capacités projectives et notre évaluation de ces capacités ».

Pourtant, alors qu'il s'inscrit dans ce courant qui est ainsi amené à porter une attention particulière au détail du langage et de son expression, Éric Chauvier choisit d'enquêter sur des situations où justement il ne peut y avoir le moindre échange verbal. Après avoir assisté à une agression aussi gratuite que rapide par « trois furies », il suit la victime dans un curieux bar du centre-ville où la musique interdit d'entendre le moindre mot. Il essaie pourtant de comprendre ce qui se passe en l'absence de toute parole, les communications non verbales pratiquées en ce lieu, même si rien n'assure qu'il y en ait. Il le fait avec les moyens dont il dispose, ses savoirs partiels issus de sa fille de douze ans, sa connaissance des chanteurs et chanteuses, l'observation des clients, l'interprétation des vêtements, des gestes et des mimiques... Ces tentatives le rassurent puisque, entre les constatations qu’il fait et les relations de cause à effet qu'il arrive à établir tant bien que mal – le lien entre la quantité de morve et l'intensité de la souffrance qu'il trouve chez le héros d'un film projeté –, il parvient à un minimum de compréhension de l'entourage matériel et humain.

Mais il se heurte chaque fois à une évidence qui invalide sa prétention à accéder à la réalité : il n'arrive même pas à se faire servir une bière malgré des tentatives réitérées et dans un lieu pourtant affecté à cet effet, un bar. Tous les procédés qu'il met en œuvre pour atteindre cet objectif se révèlent inefficaces. Et il ne semble pas seul dans ce cas puisque la serveuse repousse les avances répétées du barman, trois clients attablés regardent dans des directions différentes, d'autres les surveillent… Il ne lui reste donc plus qu'à chercher les raisons de sa déconnexion du monde qui l'entoure ; il va les trouver en lui – ses habits, son âge et bien d'autres explications –, mais aussi dans ses souvenirs : des « flaques de mémoire », écrit-il, qui apparaissent à propos de telle ou telle situation. Quelques mots peuvent alors surgir mais ils sont encore pires que l’incompréhension : ce sont « sale bougnoule... ferme ta gueule grosse pute... », qu'on aimerait ne pas entendre. Comme ils n'expriment aucune réalité, ils ne sont que des signes de misère guère plus rationnels à ses yeux que les conduites qu'il observe.

Puis Chauvier, dans un ultime chapitre, dit présenter comment il voit « les choses ». La ville d'aujourd'hui n'est pas un espace géophysique pour urbanistes mais un lieu d'expression du désir, un « désir de métropole » qui règle les conduites tant des « trois furies » que des clients du bar, qui tous cherchent à « articuler leur vie au monde qui tourne » autour d'eux. Le souvenir de l'apéritif chez un ami d'enfance, qu'un propos raciste transforme en cauchemar, constitue alors la métaphore de tous les paradigmes cognitifs de l'anthropologie que Chauvier met à l'épreuve sous la forme d'une autofiction. Le premier souligne les pièges que nous proposent nos savoirs fondés sur des expériences antérieures quand il s 'agit de comprendre des situations nouvelles. Même nos mots sont inadaptés. Il faut les retravailler, les reprendre, les réinventer. Il n'y a pas de continuité chronologique dans les situations et les manières d'en rendre compte. Le deuxième paradigme fait rechercher les preuves de ce qu'affirme ou suppute l'enquêteur alors que chaque expérience nouvelle dément l'affirmation antérieure. Cette indispensable condition d'une recherche apparaît, dans les circonstances où se trouve Chauvier, impossible à réaliser. Ensuite, les « conditions de félicité », pour reprendre l'expression traduite de Goffman, que cherche à établir l'anthropologue avec ses locuteurs afin d'obtenir les informations les plus sincères et les plus authentiques possible apparaissent d'un piètre secours pour accéder à certaines réalités. Les « furies » qu'il croise, « avec leurs 200 mots usuels dont le quart d'insultes », seront à jamais étrangères aux démarches apaisées que réclament les entretiens sur lesquels travaillent les anthropologues. Enfin, même le langage par lequel nous passons tôt ou tard pour accéder au « discours scientifique », objectif de toute recherche, devient illusoire. Nous avons affaire à un monde morcelé, désordonné, qui multiplie les ruptures et les contradictions. Chauvier réclame ainsi implicitement l'élaboration de nouveaux instruments afin de pouvoir rendre compte de ce chaos.

En mettant à l'épreuve les paradigmes implicites, les obstacles qu'ils rencontrent et les manières de faire des anthropologues d'aujourd'hui, Éric Chauvier cherche à explorer les limites des instruments habituellement utilisés afin de les repousser encore plus loin. Il est ainsi amené à proposer une voie parallèle à son texte littéraire.

  1. Cf. Éric Perera et Yann Beldame, Situ : Situations, interactions et récits d'enquête, L’Harmattan, 2015, pp. 172-173.
Bernard Traimond

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