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Une anthologie bulgare

La poésie symboliste a mauvaise presse ; la métaphore, le trope et la catachrèse ne sont plus au goût du jour. « La fonction d’un écrivain est d’appeler un chat un chat » disait Sartre, et nombreux sont nos contemporains qui condamnent désormais de nouveau l’image avec une quasi-religiosité. Un peu de littérature rapprochée : écrivant ceci me reviennent ces mots d’Henri Michaux au début d’Ecuador : « Quel effort il me faut pour revenir à moi, et combien “impur” ce retour, comme on cède à une image de sexe dans la prière. »
Des âmes vagabondes - anthologie de poètes symbolistes bulgares
La poésie symboliste a mauvaise presse ; la métaphore, le trope et la catachrèse ne sont plus au goût du jour. « La fonction d’un écrivain est d’appeler un chat un chat » disait Sartre, et nombreux sont nos contemporains qui condamnent désormais de nouveau l’image avec une quasi-religiosité. Un peu de littérature rapprochée : écrivant ceci me reviennent ces mots d’Henri Michaux au début d’Ecuador : « Quel effort il me faut pour revenir à moi, et combien “impur” ce retour, comme on cède à une image de sexe dans la prière. »

Un éditeur et un traducteur prennent le risque généreux de nous donner à lire une anthologie de poètes symbolistes, mais pas n’importe lesquels, non ; des poètes symbolistes bulgares. Il importait que ce fût dit. Les éditions du Soupirail publient Des âmes vagabondes. 14 poètes, 4 100 vers, 180 poèmes. Nous avons le plaisir de découvrir une poésie qui reste peu connue en France, cependant qu’elle fut l’un des mouvements importants de la littérature bulgare du XXe siècle. Et peu connue alors même qu’il s’agit du courant littéraire dans lequel la culture française a eu le plus d’échos. On sera étonné d’apprendre que le symbolisme français a eu une influence beaucoup plus grande que le futurisme ou le surréalisme dans la littérature du pays. On retrouve donc nécessairement dans cette poésie l’influence de Baudelaire, Verlaine ou Mallarmé ; le souci de la musique et des correspondances, augmentées d’accointances avec l’ésotérisme. Le silence, la mort, la solitude, le crépuscule, la mer, la forêt, autant de thèmes qu’on trouve ici traités avec un je-ne-sais-quoi de différent, un amble qui se distingue de l’allant français et qui nous le fait d’ailleurs apprécier différemment. Lisons le Nevermore de Dimtcho Debelianov :

Séparée de moi par des abîmes éternels,
tu es infiniment éloignée, je le sais,
mais tel un rayon après une éclipse originelle
tu reviendras, je t’attends… Reviendras-tu ?
— Plus jamais ! 

On sait qu’il existe deux écoles concernant la traduction de la poésie rimée : celle qui se focalise sur le sens au détriment du son et du rythme, considérant qu’une tentative de fidélité sonore ou rythmique est vouée à l’échec, ou au mieux à la superficialité ; et celle qui consiste à maintenir rimes, rythmes et assonances dans la langue d’arrivée, pariant sur la possibilité d’une équivalence musicale qui ne trahirait pas celle de départ et qui abolirait ainsi cet insoluble problème du rabot langagier. Pariant aussi sur une union indivisible du sens et du son qui s’extravaseraient l’un dans l’autre, Krassimir Kavaldjiev appartient à cette seconde école, plus dangereuse ; il réalise une traduction orchestrale de ces poèmes symbolistes. C’est là sans doute le compliment suprême à faire au traducteur : on pourrait croire ces poèmes français tant on ne perçoit plus la trémie qui fait qu’une langue tombe dans l’autre.

Élan jaculatoire vers un absolu, enrageries avec les mystères, table de résonance de l’intuition et de la sensation, exaltation de la nature et de l’éphémère ; d’aussi loin qu’ils se tiennent, ces poètes symbolistes nous éclairent encore, ne serait-ce que par la dénégation dont ils sont victimes aujourd’hui. Rejeter violemment ce qui fut, c’est encore en tenir compte. Les pauvres, eux qui parfois songeaient à nous, comme Ivan Andreytchine dans ce poème à sa lampe, objet usuel et compagne qui prend tout à coup valeur sacrée, lumière de phare : 

Ô ma lampe, ma pauvre amie !
Lorsque vers toi je tourne les yeux,
je me souviens de nuits infinies
en proie à des tourments anxieux…
[…]
Brilleras-tu, ma pauvre lampe
pour d’autres lorsque je serai éteint ? 

Guillaume Decourt

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