A lire aussi

Livre du même auteur

Un pays et un art de vivre

Article publié dans le n°1061 (16 mai 2012) de Quinzaines

À la fin de son livre, Marius Szczygiel fait la liste de ce qu’il aurait pu ajouter aux divers textes composant ce portrait de la République tchèque. Et pour les tchécophiles comme lui, et comme certains de ses lecteurs, il semble que la matière soit riche. Ce pays, petit par la taille, est en effet multiple et profond.
Marius Szczygiel
Chacun son paradis
À la fin de son livre, Marius Szczygiel fait la liste de ce qu’il aurait pu ajouter aux divers textes composant ce portrait de la République tchèque. Et pour les tchécophiles comme lui, et comme certains de ses lecteurs, il semble que la matière soit riche. Ce pays, petit par la taille, est en effet multiple et profond.

Szczygiel est polonais. Journaliste, il passe une grande partie de son temps de l’autre côté de la frontière, de l’autre côté aussi d’une sensibilité exacerbée marquée par un goût certain pour le pathétique et l’héroïque, deux valeurs ou registres peu en vogue du côté de la Bohême ou de la Moravie. L’auteur de Chacun son paradis aime la République tchèque à laquelle il a déjà consacré un livre publié il y a quatre ans, Gottland. On y découvrait déjà les caractéristiques de l’auteur et ce qui définit le pays dont il parle. Szczygiel s’attache aux détails, s’intéresse à l’invisible ou au banal qui font la matière d’un pays. Ici, plus que l’Histoire d’un pays souvent occupé, opprimé, ce sont les habitants qui le fascinent, et en particulier quelques artistes qu’il rencontre.

Egon Bondy est l’un d’eux. Il attend pour recevoir qu’il soit 14 heures, heure après laquelle, dit-il, il est vivant. Bondy est une légende dans son pays. Au point qu’il est parti vivre à Bratislava pour échapper un peu à cette célébrité. Ce n’était pas la seule raison de son départ. Szczygiel raconte son trajet à coups de « voilà comment » qui sont autant de chapitres d’une histoire exceptionnelle. Marxiste, Bondy est profondément antistalinien. Il risque gros, d’autant qu’il fréquente les surréalistes, peu en odeur de sainteté après 1948. C’est l’époque où, à côté du bulletin d’adhésion au Parti communiste, est posé un pistolet… Bondy écrit des poèmes provocateurs, détourne les slogans à travers des vers de mirliton qui font mouche. Il vit un temps avec la fille de Milena Jesenska dont l’existence chaotique lui convient. Bondy étudie la philosophie et l’enseigne, écrit, mène une existence aussi dense dans la réalité que dans la fiction puisqu’il est l’un des personnages de Tendre barbare, écrit par son ami Hrabal. Après l’occupation de son pays par les Soviétiques, il fréquente les musiciens de Plastic People, groupe harcelé par les sbires du régime. La « révolution de velours » ne fera pas de lui un zélateur de l’Occident et du monde nouveau. Rebelle il était, rebelle il demeure.

Cerny, le plasticien qui a renversé dans la galerie du Lucerna le cheval de Venceslas trônant sur la place du même nom, n’est pas non plus un modèle de patriote tchèque. À supposer que les Tchèques le soient comme le sont les autres peuples. Dans l’hymne de leur pays, le monde extérieur n’apparaît pas comme hostile, on ne se lève pas pour lutter et on insiste surtout sur la beauté du pays. Les transgressions qui conduiraient en justice n’existent pas et les pisseurs qui urinent sur les contours de la Tchéquie, dans la cour du « Kafka’s museum » de Prague, n’ont pas provoqué de scandale. Cerny pousse les limites sans susciter plus de réactions.

Tous les artistes évoqués par Szczygiel ont cet humour tranquille, cette légèreté si particulière qui leur permet de tout dire ou raconter sans se hausser du col ni jamais jouer les héros. Pourtant, Jan Saudek enfant a fait partie avec son jumeau des possibles cobayes du sinistre docteur Mengele. Simplement, les Soviétiques sont arrivés à temps et il est sorti du camp de transit. Puis il a fait la carrière de photographe que l’on sait (peut-être). On s’amusera aussi beaucoup au dialogue entre l’auteur et un chauffeur de taxi, au sujet de l’attentat contre Heydrich. Comme si le succès de ce geste courageux, si audacieux, était le fait de hasards successifs. Surtout ne pas avoir l’air de triompher.

Si les Polonais aiment et savent célébrer la mort et la tragédie, les Tchèques y sont, eux, peu perméables. C’est un peuple d’athées. La venue de Jean-Paul II comme celle de Benoît XVI, racontée dans le livre, n’ont suscité aucun élan, moins encore que le passage de Kim Il Sung à l’époque communiste. Les rues étaient vides, la messe donnée à Brno a été une « daube ». Des prêtres polonais s’installent dans le pays, et transforment des auberges en lieux de culte, afin de rameuter les fidèles. Avec plus ou moins de succès. On sait la Moravie plus croyante que sa voisine de Bohême, mais la religion reste affaire privée. Ce qui compte avant tout, c’est la « Pohoda », un terme bien sûr intraduisible dont s’approcheront « bonne humeur », « quiétude » ou « sérénité ». Et l’ironie ou l’humour, sur lesquels les théories abondent. On s’est battu contre les Soviétiques à travers des gestes de pure fantaisie (sans toutefois échapper aux humiliations ou à la prison). On aime les bons mots. « Dieu n’existe pas, selon Pavel Trojan, mais si jamais les péchés existent, c’est la bière chaude qui est le premier péché capital. » L’une des personnalités les plus populaires, Halina Pawlowska, écrivain à succès et vedette de la télévision, fait rire tout le pays en racontant ses malheurs de femme un peu enveloppée.

Et puis il y a les grands, les poètes. Hrabal bien sûr, dépassé par la présence de la lune plus que par toute autre chose, mais aussi Seifert, Prix Nobel grâce à un(e) professeur de sociologie devenue femme de ménage après août 68, parce qu’elle a envoyé à Stockholm les manuscrits qui ne pouvaient sortir autrement. Et Teigel, l’une des figures-clés du surréalisme tchèque, sans doute tué par la police en 1948, dans l’appartement de qui habite Szczygiel. Les dernières pages du livre sont consacrées au testament du poète. Parmi les singularités de ce pays qui n’en manque pas, l’absence de funérailles. On enterre à la va-vite, on avertit souvent après que la personne a été incinérée. Teigel aimait « ses » femmes (il vivait avec deux compagnes) et ne voulait pas d’un enterrement solennel. Elles l’aimaient tant qu’elles n’étaient pas présentes. Façon de rester fidèles au vivant qu’il était.

La République tchèque est loin d’être le paradis. La tendresse qu’elle fait naître quand on lit Szczygiel nous la rend toutefois éminemment sympathique, et proche.

Norbert Czarny