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Un livre singulier

À la suite du numéro sur les voyages en Italie, « La Quinzaine »relit « Les Instants les éclairs », le dernier livre que Jacqueline Risset publia avant sa mort, le 3 septembre 2014. Une manière de rendre hommage à celle qui ne cessa de voyager entre la France et l’Italie et qui renouvela la lecture de Dante par sa traduction de « La Divine Comédie ».
Jacqueline Risset
Les instants les éclairs
À la suite du numéro sur les voyages en Italie, « La Quinzaine »relit « Les Instants les éclairs », le dernier livre que Jacqueline Risset publia avant sa mort, le 3 septembre 2014. Une manière de rendre hommage à celle qui ne cessa de voyager entre la France et l’Italie et qui renouvela la lecture de Dante par sa traduction de « La Divine Comédie ».

Lorsque Jacqueline Risset écrivait Les Instants les éclairs, elle n’imaginait pas qu’il s’agirait de son dernier livre. Elle pensait plutôt qu’il s’agissait de son premier livre, le livre qu’elle rêvait d’écrire, qu’elle retardait d’écrire ou qu’elle écrivait depuis longtemps, qui s’écrivait avec les autres livres, les poèmes, les traductions, les essais et les articles qu’elle publiait.

Un trouble s’empare du lecteur dès la deuxième page, qui ne serait pas sans relation avec la disparition si soudaine de Jacqueline Risset. « Embrasure d’une fenêtre. Il s’agit de se laisser glisser lentement contre un des angles. Cela s’appelle “s’exercer à mourir”. Pendant l’un des exercices la mort survient : le corps glisse doucement jusqu’à terre, tandis que les autres continuent. Ces descentes se font à plusieurs, comme dans un cours de gymnastique, et celui qui descend subit l’expérience : celle d’un espace très vaste franchi d’un seul coup en chute libre, déperdition consentie comme d’une liquéfaction dans la partie centrale du corps. » Jacqueline Risset relate, dans cet extrait, le souvenir d’un rêve d’enfance. Celui-ci ne renvoie pas par conséquent à une fin mais à un commencement. Les mots « exercices » ou « cours de gymnastique » sont des mots d’enfant et, comme dans tout le livre, Jacqueline Risset conviera le lecteur à ces exercices. Se laisser glisser lentement, descendre, expérimenter l’espace très vaste des souvenirs et des rêves. 

Nous plongeons dans les instants et dans les éclairs d’une vie, qui impriment à la narration une construction particulière et qui transgressent la logique du récit ou de la représentation. Telle Alice, Jacqueline Risset tomberait dans un puits profond, retrouverait le temps perdu des instants et des éclairs de sa vie. On pense encore à la sibylle de Cumes dans l’Énéide, qui ne se soucie pas de rétablir l’ordre des sentences qu’elle a inscrites sur des feuilles volantes et que le vent disperse « au tourner des gonds de la porte ». Certains passages sont particulièrement poignants : celui notamment de la course haletante, entre deux cours de récréation, de cette petite fille de 9 ans qu’était Jacqueline Risset pour aller annoncer à l’école de garçons que « la guerre était finie », parce que l’institutrice l’avait chargée de cette mission.

Jacqueline Risset entrerait dans son propre cercle, le cercle intime qui agence les pages du livre de sa mémoire, l’incipit enfin de sa vita nova. Elle le dit : « Il ne s’agit pas de la circularité de la Recherche ou de la Comédie, mais du temps perdu à chercher le commencement, à énoncer la nécessité de commencer… » La notion d’instant est indissociable de son écriture. Tout tourne, gravite autour, donne le la, l’accord, la respiration, dicte le rythme et la vitesse, la pulsation : Les Instants (Farrago, 2000) était le titre d’un recueil de poèmes ; Il tempo dell’istante (Einaudi, 2011), le titre d’une anthologie poétique bilingue ; I pensieri dell’istante (Editori Internazionali Riuniti, 2012), le titre d’un ensemble d’écrits sur et pour Jacqueline Risset.

Pour introduire les poèmes qu’elle a rassemblés dans l’anthologie d’Einaudi, elle écrivait que l’instant est l’expression de la distinction, de la discontinuité, qu’il est, d’une certaine manière, le temps de l’absence de temps et que le temps de l’instant (il tempo dell’istante) se meut dans les fractures, qu’il est l’éclair qui ranime la vie… Au cœur de cette expérience, ajoute-t-elle, on sent une césure, une pause ou un soupir, un geste maladroit et enfantin, des éclats de voix, des syllabes, petites épiphanies, épiphanies interrompues. Dans les poèmes de Jacqueline Risset, l’instant passe avec la rapidité de l’éclair, vacille. On est traversé par l’écriture. Les mots que nous lisons ne traduiraient pas une unité, mais une limite, d’où peut-être ce sentiment de sérialité musicale pour exprimer l’expérience indicible, impossible, de l’instant. 

Dans Les Instants les éclairs, Jacqueline Risset a adopté une écriture non plus en vers mais en prose, changeant « les coups d’ineffables sentences » qui morcelaient le poème en une succession de récits qui déchirent le voile des souvenirs et des rêves afin de « saisir le surgissement, le mystère du surgissement ». Le lien entre chacun de ces récits repose sur une réflexion, un échange entre la narration et le work in progress, le livre en train de s’écrire. Dans les premiers chapitres, elle s’interroge sur la forme fragmentaire de son récit en plusieurs récits. Elle fait référence à André Gide qui qualifiait de « sucreries » la discontinuité élective des instants éclatants de notre vie aux dépens des autres, plus ternes, qui remplissent notre existence quotidienne. Elle se demande également, comme Roland Barthes, si elle ne serait pas privée de la continuité narrative, si elle n’en serait pas encore à la « préparation », en attendant la révélation proustienne de la Recherche.

« Mais je comprends tout à coup que, valorisant l’instant, le discontinu, je ne cesse pourtant de désirer la continuité, le fleuve qui descend calmement […]. Suis-je en train de découvrir que la passion des instants n’est en définitive qu’un divertissement par rapport à la seule chose qui importe vraiment, et que je ne cesse de différer, qui est peut-être, justement, la continuité ? » Et un peu plus loin : « Suis-je aujourd’hui devant l’énième répétition, acte de fuite et d’évitement plus marqué encore par ceci, que cette fois l’écriture a commencé par un objet précis – un livre à écrire –, et par le fait qu’en l’écrivant je me retrouve en train d’écrire encore la préface à un livre à écrire, ou plutôt un préambule à la vie d’écriture, une exhortation à la décision d’écrire. » 

Puis, soudainement, les doutes se dénouent, se dissipent. Un tournant a lieu. L’explication demeure énigmatique. Jacqueline Risset justifie son parti pris des instants et des éclairs – qu’elle compare aussi à des coups de foudre – par le fait qu’elle a toujours été hantée par ce qu’elle appelle un « départ vide », une sorte d’obsession de la table rase, de l’aube, du premier matin. « Du coup il n’y a pas à se désespérer de la difficulté à “écrire”. Je ne suis pas exclue des romans – des marquises –, puisque ce n’est pas ce m’intéresse. Ce qui m’intéresse est précisément ce paysage de nuage et de désert. C’est là que j’ai envie de scruter le visible qui se distingue à peine de l’invisible. »

On est renvoyé, avec une audace déconcertante, à la fidélité d’une époque de l’écriture, celle des années 1960 et 1970, quand Jacqueline Risset publiait ses premiers poèmes dans la revue Tel Quel. Le terme de « marquise » évoque peut-être encore un texte de Philippe Muray, « La marquise revint à minuit », qui annonçait le retour du personnage de roman dans le numéro 2 de la revue L’Infini, paru au printemps 1983 (dans ce numéro figurait au sommaire la traduction des sept premiers chants de l’Enfer de Dante par Jacqueline Risset, précédée d’un bref essai sur la « Vitesse de la Comédie »). 

Ainsi, il ne s’agit pas d’une préface, d’un préambule, ni d’une préparation comme pouvait l’être encore Puissances du sommeil (Seuil, 1997). Le paysage de nuage et de désert est le souvenir et le rêve que le livre met en abyme. La fin est dans le commencement, l’énergie, le souffle que communiquent les instants les éclairs en élidant la virgule narrative. La multiplication des souvenirs et des rêves n’en fait plus qu’un et crée une nouvelle continuité romanesque. 

 

Bibliographie : Nous signalons la parution de deux volumes consacrés à Jacqueline Risset. Ces deux volumes – à l’initiative de l’association ART (Archivio Risset-Todini), avec entre autres des contributions de Jean-Luc Nancy, Michel Deguy et Martin Rueff – rendent compte de l’extraordinaire profusion créatrice de Jacqueline Risset : poète, traductrice de La Divine Comédie, auteure d’essais sur Dante, Maurice Scève, Proust ou de réflexions sur notre modernité, de James Joyce à Federico Fellini, de Georges Bataille au groupe Tel Quel et à Yves Bonnefoy :

Jacqueline Risset. “Une certaine joie”. Percorsi di scrittura dal Trecento al Novecento, a cura di Marina Galletti, Roma Tre-Press, 2017.

Tradurre l’Europa. Jacqueline Risset da Tel Quel ai Novissimi a Dante a Machiavelli, a cura di Francesco Laurenti premessa di Umberto Todini, Artemide, coll. « Proteo Risset », 2017.

Jean-Pierre Ferrini

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