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Un coup de poing

Guy Boley, né en 1952, a attendu l’âge de 64 ans pour publier son premier roman, « Fils du feu » (Grasset, 2016), qu’on ne manqua pas de remarquer (cf. l’article de Serge Koster, NQL, no 1157). « Quand Dieu boxait en amateur » confirme cette singularité.
Guy Boley
Quand Dieu boxait en amateur
Guy Boley, né en 1952, a attendu l’âge de 64 ans pour publier son premier roman, « Fils du feu » (Grasset, 2016), qu’on ne manqua pas de remarquer (cf. l’article de Serge Koster, NQL, no 1157). « Quand Dieu boxait en amateur » confirme cette singularité.

Fils du feu, Quand Dieu boxait en amateur, des titres qui conjuguent une même alliance, une même paternité, une sorte de généalogie à la fois légendaire et prosaïque que Guy Boley glorifie dans un style qu’on ne peut qualifier de « neutre ». Le Dieu dont il est question n’est pas Dieu, mais le père du narrateur qui, tout en étant forgeron, a été champion de France amateur de boxe en poids moyens dans sa région natale de Besançon. Lui-même fils de cheminot, on lit une filiation qui remue l’épopée ouvrière. Guy Boley fait chauffer les phrases, les frappe sur l’enclume ou à coups de poing sur un ring pour magnifier le théâtre de sa mémoire.

Parmi les trois parties qui composent le livre, la deuxième, la plus longue, est la plus convaincante. L’auteur, Guy Boley, ne se fonde plus, comme le fils-narrateur, sur ses propres souvenirs pour raconter la vie du père ; il imagine ce que fut, ce qu’a pu être cette vie, trouve la bonne distance. Pour utiliser des termes trop réducteurs, l’exofiction lui réussit mieux que l’autofiction : la fiction non plus de sa vie, mais de la vie d’un autre. On songe par moments à certaines Vies minuscules de Pierre Michon. 

Il s’agit d’une histoire de « fils unique ». René, le père boxeur-forgeron, était le fils unique d’un père cheminot qu’il a perdu jeune ; le narrateur, le fils unique du père boxeur-forgeron qui a perdu des enfants, des enfants mort-nés, dont la mort d’un fils, un frère de quelques jours, qui acheva sa carrière (il jette en sacrifice dans le cercueil sa ceinture de champion de France amateur des poids moyens). Les mères, les épouses, sont pour ainsi dire absentes, sinon la mère ronchonne de René. La signification porte cependant plus loin, puisqu’une bonne part du livre repose sur la représentation de La Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ

René, un garçon plutôt introverti, qui nourrit en secret la passion des aventures (Alexandre Dumas, Jules Verne, Jack London…) et surtout des mots et des images du Petit Larousse illustré, a un unique ami, Pierre, Pierrot, qui, lui, se nourrit de mythologies antique et biblique et qui, plus tard, deviendra prêtre : l’abbé Delvault de l’église Saint-Martin des Chaprais, le quartier situé au-dessus de la gare de Besançon. Alors que la forge et le ring virilisent l’un, l’autre mène un combat plus métaphysique contre ce que Bernanos appelait la « mort de la paroisse ». Et ses moyens, ses armes, sont le théâtre. Tandis que René rêve d’opérettes, il voit plus grand et parvient à persuader son ami de jouer le rôle de Jésus dans le spectacle paroissial de fin d’année (nous sommes dans les années 1950, où ce type de « kermesse » existait encore).

L’abbé Delvault sait qu’il est nécessaire de s’adapter à l’évolution de la société ; il n’est pas comme le père curé dont il dépend hiérarchiquement, un personnage haut en couleur qui fustige et sermonne les défilés de majorettes ainsi que le diable au corps qui est en train de refouler dans les arrière-cures la candeur intégriste et saint-sulpicienne de l’Église. Il en meurt et laisse le champ libre à la représentation de La Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ avec, dans le rôle-titre, le père boxeur amateur que glorifie Guy Boley, le Dieu du narrateur, qui va incarner un Jésus tout en muscles, un Christ « péplumisé » qui fait se pâmer les jeunes paroissiennes au pied de la croix du Rédempteur.

Nous assistons par conséquent à un double match. Le ring se métamorphose en Passion. La note finale, néanmoins, est plus tragique. La Passion rattrape, avale le ring, s’achève par un K.-O. Le père sombre dans l’alcoolisme. Le monde que fustigeait et sermonnait le père curé l’engloutit, et le fils, qui regrette l’âge libertaire de son émancipation, les railleries à l’égard de parents démodés, écrira pour ne pas sombrer à son tour dans l’alcoolisme et pour racheter peut-être sa culpabilité. Dans ce sens, l’imparfait de Guy Boley, qui subordonne Dieu à un temps révolu, un temps qui boxait en amateur, est un véritable coup de poing.

Jean-Pierre Ferrini

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