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Vingt ans après la mort de Topor, la BnF organise une rétrospective de son œuvre trempée dans l’humour noir. Cet hommage à l’artiste prolifique qui explora bien des champs artistiques et bien des médiums – dessin, peinture, affiche, cinéma, littérature, chanson, etc. – fait ressortir la veine libertaire d’un créateur qui fit du non-conformisme et de la dérision les armes d’une mise à nu du système.
Vingt ans après la mort de Topor, la BnF organise une rétrospective de son œuvre trempée dans l’humour noir. Cet hommage à l’artiste prolifique qui explora bien des champs artistiques et bien des médiums – dessin, peinture, affiche, cinéma, littérature, chanson, etc. – fait ressortir la veine libertaire d’un créateur qui fit du non-conformisme et de la dérision les armes d’une mise à nu du système.

Fils de réfugiés juifs polonais, Roland Topor a eu recours à l’hyperlogique du rêve et aux puissances de l’imaginaire en roue libre afin d’arracher les masques de l’ordre comme les voiles de la bienséance. De son premier livre de dessins (Les Masochistes) à son roman Le Locataire chimérique, que Roman Polanski adapta avec brio au cinéma ; de ses dessins pour Hara-Kiri aux films La Planète sauvage et Les Escargots ou à la série Téléchat ; de ses recueils de nouvelles (Four Roses for Lucienne, Café Panique, La Plus Belle Paire de seins du monde) aux décors de théâtre, Topor fut l’homme qui décapa le vernis des normes, des conventions, et qui fit danser l’athéisme sur le cadavre des extrémismes.

Grand maître des paradoxes logiques, bâtisseur de mondes entre Michaux et Kafka, inventeur de livres extravagants et de livres­-gags (Le Livre à boutons), il nous délivre un univers irrigué par le dadaïsme et le surréalisme, où les corps violentés, saccagés, en proie à des forces de destruction, côtoient une inquiétante étrangeté ainsi que des flux de matières, d’humeurs corporelles. 

L’association d’éléments éloignés, du pur et des tripes, le brouillage des échelles de grandeur, la conjonction de l’érotisme et du nonsense, sont autant de manières de dévoiler l’obscène et la matérialité que notre société refoule. Visages décollés, permutation des organes et des dimensions du réel pris dans un alambic carrollien, monde ayant perdu ses lois physiques, étrons fumant et muselant la bouche, jardin des supplices entre Jérôme Bosch et Octave Mirbeau… la grammaire, la « transgrammaire », de Topor est celle du sexe, de la merde et du sang, comme il l’énonçait.

Nez de crocodile du général de Gaulle broyant Marianne, le symbole de la République française, crâne percé de poissons, créatures macrocéphales ou aux visages en grappes, homme réduit à l’état de balançoire, bûcheron servant d’escalier à un singe qui descend d’un arbre entaillé par sa hache, anatomie disloquée, main­visage, assaut des étrons dans un réel qui perd ses assises, le plus bas saccageant le plus noble… Animée par la flamme de la subversion, la création de Topor s’inscrit dans l’esprit des avant­-gardes artistiques, notamment avec le mouvement Panique qu’il fonda, en 1962, avec Fernando Arrabal et Alejandro Jodoroswky. Au surréalisme devenu rance, à un Breton passé maître dans l’excommunication des dissidents et sacré pape d’un mouvement assoupi ou canonisé, Roland Topor, Fernando Arrabal (ayant fui le franquisme et réfugié en France) et Alejandro Jodorowky opposèrent l’antimouvement Panique. Panique ou la continuation­-recréation par d’autres moyens du surréalisme, de l’aventure onirique et des grandes odyssées de l’inconscient. Aux côtés de Jacques Sternberg, Olivier O. Olivier, Abel Ogier et Christian Zeimert, les fondateurs de Panique envisagent la création moins comme discipline artistique que comme manière d’être au monde : « La base du Panique, c’est l’explosion de la raison […]. Je proclame dès maintenant que Panique n’est ni un groupe ni un mouvement artistique ou littéraire ; il serait plutôt un style de vie », écrit Arrabal. Si le nom Panique rend hommage au dieu Pan – mi­-homme, mi-­bouc, dieu rebelle de l’effervescence païenne, de l’ivresse et de la démesure –, le théâtre panique, expérience actionniste, se nourrira du théâtre de la cruauté d’Artaud. Guérilla esthético­-existentielle, Panique entend ensauvager la vie et tendre à la société le miroir de ce qu’elle refoule et rend tabou. Panique s’aventure sous la sur face de la peau lisse et exhume les viscères, les chardons de la folie, du loufoque ; il met au jour les forces d’oppression qui montent tant du dehors que du dedans ; il ausculte les régimes de la terreur imposée ou de la servitude volontaire. Proche de la radicalité et de l’impertinence du surréalisme belge, Topor fait passer la lame de son humour sous les paupières cousues et au travers des lèvres bâillonnées. L’art questionne pour affranchir !

Dans les Feuillets d’Hypnos, René Char écrit : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. » Topor aura torsadé la formule de Char en faisant de la lucidité la blessure la plus rapprochée des ténèbres. Il creuse, derrière la façade d’un monde aseptisé, les dimensions cauchemardesques et les racines sexuelles au fil d’une plume pataphysique ou « patapanique » qui, dans une veine rabelaisienne, décortique les Ubu, les Bouvard et Pécuchet de notre temps, les fleurs séchées de la bêtise. Marqué par Alfred  Jarry dès l’adolescence, passionné par les livres, Topor appartient à la prestigieuse lignée des enlumineurs : Doré, Daumier, Rops, Redon, Kubin, Magritte, Folon… Il fut l’immense illustrateur de Vian, Aymé, Perrault, Blavier, Ferlinghetti, Sternberg, Ruellan, Collodi, Moreau (cf. Le Grouillou couillou), pour n’en citer que quelques-­uns. Celui qui faisait profession d’irrévérence agite sa lanterne magique dans un monde où les dessinateurs humoristiques, les esprits libres et libertaires, tombent sous les balles ou bien sont rappelés à l’ordre du politiquement correct. À l’heure où les créateurs sont sommés de se rallier au degré zéro du blasphème et où la « moraline » a le vent en poupe sur le navire du conformisme, l’esprit de Topor nous balance son grand rire légendaire et son œuvre libératrice.

La fête de l’imaginaire toporien fait lever un grand vent d’insoumission et d’anarchie, une dissection de l’homme sous le masque de l’homme, entre expérience de l’absurde, science-fiction, fables utopiques et radiographie conceptuelle de l’humain. « Panique déborde. Il fait de nous des écrivains tsunamis : trans gresser et saboter, c’est aller au-delà. Le mot renvoie à “désobéissance” et à “violation”. Le panique dévore, désobéit et viole. Il avale la morale et le consensus. Nos “œuvres” se gavent de règles. Sans celles-ci, pas de transgression1 », confie Arrabal. De la Terre, Topor aura fait une planète sauvage où l’impossible, l’hallucinant, le trop­-sensé du non-­sens, règnent sur des créatures qui tiennent de Plume de Michaux. Les dessous grotesques du système de domestication de l’humain éclatent dans le rire angoissé qui sourd du labyrinthe des dessins, des gravures, des peintures, des nouvelles, des chansons, des décors de ce détrousseur de vérités enfouies, de ce dynamiteur de prisons matérielles et mentales.

Son crayon désentrave et fait sauter les chaînes comme les verrous. Son crayon cogne, rage, piétine les piétineurs, en révélant la pantomime du bon sens et l’hypocrisie de la surface ordonnée, qui dissimule le grand lupanar de l’existence. Mais le crayon décapant et corrosif, qui crayonne « à coups de marteau », est aussi celui qui poétise dans des mondes parallèles, qui rêve, qui s’envole, loin de nos architectures psychiques, dans des contes fantastiques.

Nul n’a mieux parlé de Topor que l’immense écrivain et inventeur de langues Marcel Moreau : « Topor est  fou à ma convenance : cela signifie qu’il n’a pas son pareil pour lire dans les lignes de l’abîme la vanité de nos surfaces […]. Le piège le plus magique que l’art nous tende aujourd’hui, c’est lui. À sa manière, explorateur des ténèbres. Désosseur de lui-même par amour de sa moelle, il nous attend sur les lieux de son démembrement. Funambule la nuit sur un fil de fortune […], il refait pour nous le chemin qui monte vers nos mémoires scandaleuses. Cette aventure dans les régions les moins innocentes de l’être n’a son égale que dans l’écriture hallucinée des voyants2. »

[ Extrait ]

« Quand la société serre les fesses, les espaces de liberté individuelle rétrécissent. »

Roland Topor, Pense-bêtes, p. 169.

1. « Fernando Arrabal : ¡Arriba Arrabal! », Standard n° 19, entretien avec Leonardo Marcos, publié le 1er avril 2008.
2. Christophe Hubert (éd.), Topor, l’homme élégant, Hermaphrodite / Apagogie, 2004.

Véronique Bergen

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