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Article publié dans le n°1038 (16 mai 2011) de Quinzaines

 Contrairement à ce que laisse supposer le titre français, Philosophie des salles obscures n’est pas un livre sur l’esthétique du cinéma, mais un recueil de leçons à visée plus ou moins éthique, alternant des chapitres sur les conceptions morales de divers philosophes et écrivains et des chapitres sur des films censés illustrer ces derniers.
Stanley Cavell
Philosophie des salles obscures
 Contrairement à ce que laisse supposer le titre français, Philosophie des salles obscures n’est pas un livre sur l’esthétique du cinéma, mais un recueil de leçons à visée plus ou moins éthique, alternant des chapitres sur les conceptions morales de divers philosophes et écrivains et des chapitres sur des films censés illustrer ces derniers.

Stanley Cavell a rendu célèbre le genre de la « comédie hollywoodienne de remariage » dans son livre À la recherche du bonheur (Cahiers du cinéma, 1993), et il reprend ici ses analyses de certains de ces films, notamment Indiscrétion (The Philadelphia Story), Madame porte la culotte (Adam’s Rib), Hantise (Gaslight), New York-Miami (It Happened One Night), Un cœur pris au piège (The Lady Eve), La Dame du vendredi (His Girl Friday) et Cette sacrée vérité (The Awful Truth), auxquels il ajoute un film de Rohmer (Conte d’hiver) et des références à divers autres, comme L’Extravagant Mr Deeds. Selon Cavell, chacun de ces films, au-delà de son charme piquant, traite de la difficulté qu’il y a à surmonter le cynisme et les compromis de l’âge adulte et à transformer sa vie de manière à être meilleur. C’est pourquoi, selon lui, ces films illustrent la doctrine connue sous le nom de perfectionnisme moral, évoquée ici dans les chapitres philosophiques, qui portent respectivement sur Platon, Aristote, Locke, Kant, Mill, Rawls, Nietzsche, Freud, mais aussi sur James, Ibsen et Bernard Shaw, et surtout sur Emerson, l’auteur fétiche de Cavell dont il ne cesse de célébrer la philosophie de l’ordinaire et du monde commun dont le cinéma hollywoodien est une sorte de métaphore.

Le lecteur français est sans doute plus familier que le lecteur américain du genre que l’on pourrait appeler le commentaire para-philosophique, étant habitué à ce que l’on commente la philosophie de Tintin et celle de Zig et Puce au même titre que celle de Spinoza ou celle de Sartre. Mais ce genre se heurte à deux obstacles au moins. Le premier est philosophique. Le perfectionnisme en éthique est une doctrine aux contours assez flous. C’est en général l’idée que la vie morale doit viser une forme d’excellence. Mais la perfection recherchée est-elle un but individuel ou collectif ? La doctrine dit-elle qu’il y a un bien unique pour l’humanité tout entière ou bien qu’il y a une pluralité en biens possibles ? Est-ce une éthique de la vertu ou une éthique du devoir ? Pour Cavell c’est tout cela à la fois, et c’est pourquoi il peut inclure dans sa liste aussi bien des penseurs de l’éthique des vertus comme Aristote, du déontologisme comme Kant, que Nietzsche et Emerson, dont on peut se demander s’ils ont réellement entendu, comme les précédents, proposer des théories éthiques. On a souvent du mal à suivre Cavell quand il nous dit que le prolongement naturel des Fondements de la métaphysique des mœurs est dans La Confiance en soi (self reliance) d’Emerson. Le second obstacle est herméneutique et tient au caractère assez arbitraire des choix de films de Cavell. Pourquoi ces films et pas d’autres ? Pourquoi Cukor et pas Truffaut ? Après tout Moonfleet ou nombre de westerns peuvent être considérés comme « perfectionnistes » ! On peut être d’accord avec Cavell sur le fait que le mariage est une épreuve qui teste la valeur des individus. Mais pourquoi serait-il la situation paradigmatique ? Cavell se pose la question et nous répond qu’il joue le rôle que jouait l’amitié dans la morale antique. Mais l’amitié n’est pas le mariage.

On pardonnerait sans doute à Cavell le flou de ses analyses philosophiques et cinématographiques si ce livre avait la même légèreté qu’À la poursuite du bonheur. Mais il en est plutôt une pesante répétition, que le style parlé (ce sont des transcriptions de cours à Harvard), le ton prétentieux de l’auteur et ses nombreuses répétitions rendent fastidieux. Une chose est sûre : il nous donne envie d’aller plutôt revoir les films dont il parle dans les salles obscures plutôt que de rester dans sa salle de cours.

Pascal Engel