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En 2017, les éditions Manucius ont publié une très belle réédition des « Lettres à sa mère » de Baudelaire (1821-1867). Il ne s’agit pas d’une correspondance croisée, puisque les lettres de Caroline Aupick n’ont pas été retrouvées, probablement détruites par elle-même. Quelques missives du beau-père de Baudelaire complètent cette édition, ainsi que celles échangées entre sa mère et un certain Narcisse Ancelle…
Charles Baudelaire
Lettres à sa mère (1834-1866)
En 2017, les éditions Manucius ont publié une très belle réédition des « Lettres à sa mère » de Baudelaire (1821-1867). Il ne s’agit pas d’une correspondance croisée, puisque les lettres de Caroline Aupick n’ont pas été retrouvées, probablement détruites par elle-même. Quelques missives du beau-père de Baudelaire complètent cette édition, ainsi que celles échangées entre sa mère et un certain Narcisse Ancelle…

« Il est soumis, il se conduit bien, mais il y a dans sa manière d’être quelque chose qui sent l’étrangeté, l’excentricité, qui le met en dehors des voies communes et en fait un être à part. Il écrit, je ne sais quoi. »Voilà les termes d’une lettre dans laquelle le général Aupick décrivait Charles Baudelaire, alors âgé de 25 ans. Caroline Baudelaire s’était remariée avec ce militaire, un an après la mort de François Baudelaire, père de Charles.

La personnalité de Caroline Aupick apparaît conforme à celle de la bourgeoisie française sous Louis-Philippe et le Second Empire. Le plus souvent, elle donne l’impression de ne pas comprendre le génie de son fils et de ne voir en lui qu’une existence à la dérive. Éminemment conformiste et en quête de respectabilité, elle méconnaît la nature profonde de son fils unique. 

L’ensemble épistolaire constitue un matériau très riche pour qui s’intéresse à la personnalité de Charles Baudelaire. Plus encore : cette correspondance est une œuvre à part entière, même si sa finalité n’était pas littéraire.

On commence par découvrir le caractère singulier du jeune Charles, alors élève de l’internat du collège royal de Lyon à la suite de la mutation de son beau-père. Les fautes d’orthographe et les rêves de grandeur du jeune garçon, ainsi que ses mots doux à l’attention de ses parents, sont d’un charme exquis. La vive tendresse du poète pour sa mère s’y déploie abondamment. Plus tard, son expression vacille. De prévenant et affectueux qu’il est d’abord – et qu’il sera de nouveau à la fin de sa vie –, il devient amer dans les lettres de la maturité : Baudelaire en veut à sa mère, il lui reproche de ne pas l’avoir compris et de ne pas avoir su deviner ses tourments. Il lui reproche surtout de lui avoir imposé, par voie judiciaire, la tutelle d’un notaire aux fins de contrôler son usage de l’héritage paternel. Me Narcisse Ancelle occupe de fait une place centrale dans la vie de Charles Baudelaire. Perçu comme son persécuteur, il nourrit sa frustration et augmente son mal-être. Les dettes récurrentes et les plaintes sur sa « pauvreté » forment la rengaine de la correspondance. Le conflit entre Baudelaire et sa mère se cristallise sur la figure d’Ancelle, du moins jusqu’en 1865, date à laquelle il atteint un certain équilibre sur le plan financier.

Jusqu’à cet apaisement final dans la relation mère-fils, le poète n’aura jamais manqué de revendiquer sa singularité : « Ma chère mère, vous ignorez tellement ce que c’est qu’une existence de poète. » Si, jusqu’à un âge tardif, il confie à sa mère qu’elle lui inspire une grande crainte et la supplie de ne pas le « gronder », dans les dernières années de sa vie il assume pleinement l’affrontement avec elle : « Je n’ai pas répondu à ta lettre. Que pouvais-je répondre ? Tu sais que je suis accablé de tourments physiques, spirituels ; bourré d’inquiétudes, – et à tout cela tu ajoutes des injures. Si au moins les injures donnaient du génie ! » En 1863, il lui reproche de ne pas le croire capable d’administrer un théâtre (il en eut le projet). Il lui dit encore : « Et puis tu n’as rien compris à toutes mes affaires de librairie. » À la sortie de Mon cœur mis à nu, il lui répond : « Eh bien ! oui, ce livre tant rêvé sera un livre de rancunes. À coup sûr ma mère et même mon beau-père y seront respectés. Mais tout en racontant mon éducation, la manière dont se sont façonnés mes idées et mes sentiments, je veux faire sentir sans cesse que je me sens comme étranger au monde et à ses cultes. Je tournerai contre la France entière mon réel talent d’impertinence. J’ai un besoin de vengeance comme un homme fatigué a besoin d’un bain. »

Ce n’est que tardivement que la mère du poète prend conscience de la valeur artistique de son fils. Dans une lettre adressée au demi-frère de Charles en 1858, elle s’émerveille de la lecture des Fleurs du Mal et ne cache pas sa fierté : « Charles, malgré ses excentricités, a un talent incontestable. » 

Cette correspondance éclaire surtout les aspirations artistiques et morales de Charles Baudelaire. Coexistent chez lui la conscience de sa « destinée littéraire » (selon ses mots) et un mépris constant pour les conventions et le jugement de ses contemporains. En 1858, il déclarait : « Je ne veux pas d’une réputation honnête et vulgaire ; je veux écraser les esprits, les étonner, comme Byron, Balzac ou Chateaubriand. » En 1861, il écrit : « Les Fleurs du Mal sont finies. On est en train de faire la couverture et le portrait. […] Pour la première fois de ma vie, je suis presque content. Le livre est presque bien, et il restera, ce livre, comme témoignage de mon dégoût et de ma haine de toutes choses. » Dans cette même année, alors qu’il dresse le bilan de ses affaires, il fait montre d’une lucidité froide : « En envisageant tranquillement ma situation, rien n’est perdu. Je puis devenir grand mais je puis me perdre, et ne laisser que la réputation d’un homme singulier. »

L’ambition littéraire de Baudelaire prend racine dans ses plus jeunes années. « Je suis complètement dégoûté de la littérature ; […] depuis que je sais lire, je n’ai pas encore trouvé un ouvrage qui me plût entièrement », écrit-il à 17 ans. Devenu adulte, il se plaint de ne pouvoir se consacrer pleinement à son travail à cause des soucis matériels qui pèsent sur sa vie. De fait, pour échapper à ses créanciers, le poète est acculé à des déménagements répétés, passant une grande partie de son existence dans des hôtels meublés, dont il demande à sa mère de garder secrètes les adresses. Il s’exile même pendant quelques années en Belgique.

Il est remarquable que les difficultés n’entament jamais chez lui l’idée de sa « supériorité d’esprit » ni son « orgueil maladif », selon ses propres mots. Il explique à Ancelle qu’il répugne, à l'inverse de beaucoup d’hommes de lettres, à demander un financement public, alors même que, précise-t-il, « il y a des fonds pour cela ». « Demander de l’argent à un ministre me fait horreur. » Il parle à la fin de sa vie de sa « haine sauvage contre tous les hommes ». Il se plaint d’avoir à vivre dans une précarité humiliante, en contraste avec l’honorabilité qu’il acquiert sur le plan littéraire. « Je suis convaincu, – tu trouveras peut-être mon orgueil bien grand, – que, si peu d’ouvrages que je laisse, – ils se vendront fort bien après ma mort », écrit-il à sa mère en 1865. Il affirme ne plus vouloir se consacrer qu’au perfectionnement de son esprit et à la gloire.

Dans certains passages tout à fait savoureux, il attribue à sa supériorité intellectuelle la cause de ses tourments : « Comprends-tu maintenant que l’on voit tant d’auteurs plus que médiocres si bien réussir et gagner tant d’argent ? Ils ont pour eux, leur médiocrité d’abord, et ensuite toutes les chances que donne l’assiduité. » Mais il ne manque pas de se remettre en question à plusieurs reprises. Il regrette notamment son peu d’assiduité au travail, dans lequel il voit un obstacle non pas à la construction d’une grande œuvre mais à celle d’une œuvre volumineuse : « Je porte dans ma tête une vingtaine de romans et deux drames », confiait-il à sa mère neuf ans avant sa mort. Puis deux ans avant la fin : « Je n’ai pas encore exécuté le tiers de ce que j’ai à faire dans ce monde. »

[Extrait]

« Comme j’ai un genre d’esprit impopulaire, je gagnerai peu d’argent, mais je laisserai une grande célébrité, je le sais, – pourvu que j’aie le courage de vivre. Mais ma santé spirituelle ; détestable ; – perdue peut-être. »

Charles Baudelaire, Lettres à sa mère, lettre du 6 mai 1861, p. 302.

Patricia De Pas

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