Romain Rolland en son fief

Article publié dans le n°1076 (16 janv. 2013) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Romain Rolland ! Nom connu et commémoré, mais où en est l’œuvre, où la pensée de cet écrivain et penseur qui fut si éminent ?
Romain Rolland
Journal de Vézelay. 1938-1944
Romain Rolland ! Nom connu et commémoré, mais où en est l’œuvre, où la pensée de cet écrivain et penseur qui fut si éminent ?

Adolescents, nous lisions Jean-Christophe, ambitieux roman d’apprentissage d’un musicien allemand (qui avait commencé à paraître en 1904) et ne m’a guère laissé de souvenirs, alors même que j’en avais suivi consciencieusement les volumes. Je me souviens mieux de Colas Breugnon (1919), qui fait parler un paysan bourguignon du XVIIe siècle de la région de Clamecy (pays natal de l’auteur) dans une langue crue et verte, tour de force savoureux et touchant. Rolland a laissé toute une œuvre de réflexion sur la musique, l’opéra, Haendel, Beethoven, Wagner, qui fut si important pour lui, mais qu’en reste-t-il ? Je l’ignore. Au fond, peut-être devint-il surtout célèbre par son recueil d’essais de 1915 Au-dessus de la mêlée, publié d’abord à Genève alors que la guerre se déchaînait et que son ami Péguy était mort au front en 1914 : ce manifeste contre le militarisme et la guerre et pour la réconciliation des peuples eut un immense retentissement, et assit la réputation de son auteur, de sa hauteur de vues : âgé de près de cinquante ans, Rolland n’était pas mobilisé. Il reçut le prix Nobel de littérature en 1916, et entretint une abondante correspondance internationale, avec Tolstoï, Gandhi, Freud, Richard Strauss, Zweig. Lui qui appelait chacun à ne reconnaître d’autre autorité que sa conscience devint lui-même une autorité, et sans doute à ses propres yeux.

Au printemps 1938, le grand homme, avec sa femme Macha, d’origine russe, quitte le confort de la Suisse pour retrouver son pays, et s’établir dans une maison de Vézelay, où il réside jusqu’à sa mort, le 30 décembre 1944. Notre ami Jean Lacoste a établi, à partir des carnets conservés à la BNF et à la bibliothèque de Bâle, une très belle édition de ce qu’il a nommé Journal de Vézelay, en éclairant les allusions à divers personnages et faits, en y adjoignant des repères chronologiques et des notices biographiques, et une préface empreinte de sympathie.

Dans ces années difficiles, qui voient l’effondrement de l’armée française et au fond de la France, l’occupation allemande, l’instauration du gouvernement de Vichy (Pétain, Laval), puis le débarquement et la lente libération du territoire français, Rolland, jour après jour, enregistre, tient une sorte de chronique de ce qu’il voit, de ce qu’il entend dire (ce sont souvent des rumeurs, qu’il est amené à rectifier, quand il le peut). Il rapporte les lettres qu’il reçoit, que souvent il recopie, les conversations qu’il a avec ses nombreux visiteurs, si divers : la reine de Belgique, des admirateurs français ou allemands, son ami l’écrivain collaborationniste Alphonse de Châteaubriant (avec un t), jadis célèbre, des prêtres empressés à tenter de le convertir – mais il tient bon, malgré sa sympathie pour le Christ et sa pratique ancienne de la prière (« Toute ma vie… j’ai prié ») –, des musiciens ou de simples curieux, devant qui il se met au piano, presque jusqu’aux derniers jours, pour jouer ses musiciens favoris, tous allemands.

Il écrit ce journal, et cependant il rédige ou révise d’autres textes, et écrit enfin son grand livre sur Péguy ; il envoie des lettres nombreuses, y compris à des personnalités de premier plan : à Maurice Thorez, le secrétaire général du parti communiste, ou au président du Conseil Édouard Daladier, pour le soutenir au moment de l’entrée en guerre de la France.

Au fil des années, Rolland s’était beaucoup rapproché du point de vue communiste et de l’URSS, sans jamais adhérer au Parti. La signature du pacte germano-soviétique Molotov-Ribbentrop, fin août 1939, prend par surprise et déconcerte, voire indigne, au moins pour un temps, celui qui s’était depuis longtemps déclaré ennemi de l’hitlérisme et ami de l’URSS. Aussi bien n’apparaît-il pas, même si nous bénéficions aujourd’hui de l’avantage d’un regard rétrospectif, doué d’un grand sens du jugement politique : ses conseils, ses prévisions, son regard sur les hommes, semblent presque toujours s’égarer, comme s’il était prisonnier, et depuis si longtemps, d’une image de lui comme étant un esprit clairvoyant, que les nationalismes étroits n’aveuglent pas, et qui se meut à l’aise dans les hautes sphères de la pensée. Il le reconnaît lui-même une fois, en juin 1940 : « Ah ! Que les gendelettres font des pas de clercs… quand ils s’aventurent hors de leur métier. On devrait leur interdire la politique. [Et c’est moi, moi-même qui le demande ! – Oui, parce que j’ai vu, par mon propre exemple, tous les dangers de cette immixtion.] » Cet aveu restreint ne l’empêche pas de continuer à juger imprudemment et sévèrement, par exemple De Gaulle et les « degaullistes » (sic), la politique britannique ou, en avril 1944, « la monstrueuse ploutocratie américaine ». Il voit certes avec lucidité une certaine dégradation morale de la France (la multiplication des lettres de dénonciation, dont il est informé) ; mais sa sympathie sans nuances pour le communisme soviétique (et sa détestation des trotskystes), ainsi que pour le peuple allemand, dont il aime tant les musiciens, ne le rend pas vraiment impartial, comme il voudrait et croit l’être. Et tout en constatant, avec le passage du temps, la dureté de l’occupation allemande et le déshonneur du pouvoir de Pétain, il déplore longtemps que l’on n’ait pas saisi l’occasion d’une réconciliation des peuples, rendue possible selon lui par la main tendue par Hitler à son ennemi vaincu.

Cependant il observe et décrit cette campagne bourguignonne qu’il aime, les collines, le jardin, les oiseaux, les ciels, les animaux. Il relit Chateaubriand (avec un d) et Stendhal, avec admiration et empathie. Sa porte est ouverte, sa maison accueillante. Sa pensée mobile revient sur Péguy (dont le régime de Vichy voulait annexer la figure) : sa personnalité complexe, géniale et irritante (et irritée), son adhésion finale, obscure, au catholicisme.

Mais c’est surtout sa relation avec Paul Claudel, qui vient souvent lui rendre visite à Vézelay, pour de longues conversations à deux, ou à trois avec « Macha », la femme d’origine russe de Rolland, qui donne à ce livre une valeur durable, à mes yeux. Jadis très proche du communisme (Nina Berberova la soupçonnait d’être un agent soviétique, accusation que Jean Lacoste repousse sans hésiter), Macha incline désormais vers le catholicisme, et sa relation tendre (énamourée ?) avec Claudel en est renforcée. Car le poète catholique veut convaincre et convertir, mais Rolland résiste jusqu’au bout, non sans admiration et une profonde unité de pensée avec celui qui l’assiège, et qu’il sait décrire à plusieurs reprises avec affection, et une gourmandise amusée : « La face un peu bovine, large et haute, les yeux bleus, la bouche petite, comme gonflée par un dentier trop encombrant, qui obstrue la parole. Il donne l’impression très costaud [sic], solidement charpenté, solidement étayé sur ses deux jambes… Il est un mélange de rudesse, de courtoisie, et de timidité cachée, qui glace parfois la chaleur de ses sentiments. Des sautes d’humeur, dont il n’est pas maître, mais qu’il connaît, et qui peuvent le rendre aussi désagréable que charmant. Un certain manque d’équilibre intérieur, provenant de l’antagonisme de ses deux natures. » Et Jean Lacoste d’éclairer cette expression en citant une lettre à Macha, à qui Claudel écrit : « Comment vous faire comprendre la cohabitation d’un être si médiocre, si répugnant, et de quelqu’un d’autre ? Comment expliquer ce quiproquo sinistre ? »

Ce qui complique cette relation, et la rend romanesque, est que Claudel, « dans un geste étonnant de confiance et d’amitié », a confié à Rolland deux femmes qui lui sont chères, et que ce dernier héberge depuis 1940 dans sa maison de Vézelay : Rosalie, la femme mariée dont le jeune consul en Chine Paul Claudel, ébloui « par sa beauté altière », est tombé passionnément amoureux sur un paquebot en 1900, et qu’il a célébrée dans les Cinq Grandes Odes comme dans le Partage de midi et Le Soulier de satin ; et Louise, la fille qu’il a eue d’elle, et qu’il n’a rencontrée qu’en 1920. S’il y a une grandeur de Romain Rolland, elle tient pour une large part à cette confiance qu’il a suscitée chez tant de personnes éminentes ou modestes, qui ont senti chez lui une étonnante capacité à comprendre, avec pénétration et indulgence.

Pierre Pachet