Sur le même sujet

A lire aussi

Regards sur les arts premiers

Trois ouvrages qui retiennent l’attention : une anthologie des œuvres maîtresses du Quai Branly, la place actuelle des marchands dans la circulation des arts premiers, le pouvoir d’« enchantement » de ces œuvres. Des textes apportent des points de vue mesurés. Des expositions concomitantes, sur lesquelles s’ouvre à neuf notre regard, les soutiennent.

EXPOSITIONS
Musée du Quai Branly
La Collection
Un ouvrage collectif sous la direction d’Yves Le Fur, directeur du Patrimoine et des Collections 480 pages illustrées, Éd. Skira-Flammarion, musée du Quai Branly, 55 €

 

La passion des arts premiers. Regards de marchands
Exposition à la Monnaie de Paris du 9 septembre au 18 octobre 2009
Catalogue sous la direction d’Elena Martinez-Jacquet
Primedia Monnaie de Paris éd., 212 pages, 45 €

 

Medusa en Afrique
Exposition au Musée d’ethnographie, Genève, jusqu’au 31 janvier 2010
Catalogue : Medusa en Afrique. La sculpture de l’enchantement
Textes de Boris Wastiau, photographies de Johnathan Watts, 256 pages, 160 illustrations en couleurs, 49 €

Trois ouvrages qui retiennent l’attention : une anthologie des œuvres maîtresses du Quai Branly, la place actuelle des marchands dans la circulation des arts premiers, le pouvoir d’« enchantement » de ces œuvres. Des textes apportent des points de vue mesurés. Des expositions concomitantes, sur lesquelles s’ouvre à neuf notre regard, les soutiennent.

Les arts premiers ont gagné lentement le commerce français. Leur cote s’est élevée, le nombre des galeries spécialisées s’est accru. Elles viennent de présenter à Saint-Germain-des-Prés durant quelques jours un choix de leurs fonds. Et soixante marchands ont prêté à une exposition installée dans l’important Hôtel des Monnaies, des pièces leur appartenant ou passées entre leurs mains avant d’entrer dans des collections privées ou dans les musées. De beaux objets.

Le musée du Quai Branly, après le Pavillon des Sessions du Louvre, a modifié notre regard sur les arts premiers. Arts premiers, arts primitifs, arts sauvages, art magique, autant de désignations originaires de joutes. Les différends semblent apaisés. Rappelons-nous que « art nègre » a jadis réuni l’art africain et l’art océanien.

Ce ne fut pas seulement une question de mots. De telle ou telle définition pouvait dépendre la place – le lieu – donnée à des objets ne répondant ni aux canons de l’art classique, ni même à l’art. Objets d’art ou d’ethnographie ? Medusa, la sculpture de l’enchantement est exposée au Musée d’ethnographie de Genève (MEG). André Breton avait dressé dans L’Art magique une liste d’œuvres qu’on aurait mal vu coexister au musée : des œuvres de la Colombie-Britannique, des îles Marquises, confrontées au Frontispice de Du Spirituel dans l’art publié en 1912 par Kandinsky, au revenant de Chirico. Lévi-Strauss répondant, à la conclusion de l’ouvrage, à une enquête menée par Breton sur l’art et la magie, répondait qu’elle le gênait « parce qu’elle pose les termes de l’art et de la magie dans une acceptation si vague et si générale qu’elle rend difficile, et presque impossible, une réflexion sérieuse sur ce sujet ».

Breton utilisait le mot « enchantement », Lévi-Strauss le relève. Breton souligne aussi le rôle de l’inconscient, et cite Lévi-Strauss, lui-même s’appuyant sur Marcel Mauss : « En magie comme en religion, comme en linguistique, ce sont les idées inconscientes qui agissent. »

Le terme « primitif » renvoie à un Ur-. Breton évoque l’Uralptraum – « le cauchemar fondamental – la source de toute mythologie et ajoutons de toute magie ». En 1930 eut lieu, à la galerie Pigalle, une exposition qui est entrée dans l’histoire de la réception des arts « primitifs » ; le marchand Charles Ratton et Tristan Tzara en rédigent le catalogue. À propos de l’art africain (réuni par Pierre Loeb) ils écrivent : « Le canon de cet art ne peut être naturaliste puisque sa tâche est de rendre visible l’invisible. » Et encore : « l’Africain croit que l’homme est formé de plusieurs substances : le corps, l’esprit, l’ombre ou l’âmeimage. Le pluralisme magique prouve le non-sens qu’est l’usage du mot “primitif” » (cité in Carl Einstein, Ethnologie de l’art moderne, réédition André Dimanche, 1993).

Carl Einstein, co-fondateur de la revue Documents (avec Georges Bataille, Georges-Henri Rivière et Georges Wildenstein) voue une passion à l’art moderne et à l’art primitif, comme Tristan Tzara.

Aussi peut-on s’étonner de la préface écrite par William Rubin pour l’ouvrage collectif qu’il dirigea, Le Primitivisme dans l’art du XXe siècle. Il s’y excuse de sa « plus grave erreur d’historien », « mon mutisme sur le sujet du primitivisme dans Dada and Surrealist Art écrit dans les années soixante ». En 1984, il explique sa conversion : « Quelques propos sur l’art tribal, échangés avec Picasso dans les dernières années de sa vie changèrent tout cela. Je fus stupéfait de découvrir que ses opinions sur ces sculptures étaient aux antipodes des idées reçues. »

Le nom de Picasso est absent de l’index de l’ouvrage que publie le musée du Quai Branly (l’adresse du musée dispense de tranche rentre toutes les dénominations passées, présentes ou à venir). En tout cas le « primitivisme » n’entre pas dans le champ de cet ouvrage remarquable. Son sous-titre est La Collection. Près de 500 pages et 125 illustrations. Le titre eût-il pu être « Regards sur la collection », un fonds qui compte 300 000 objets, 700 000 photographies ? L’abréviation, la métonymie, signifient clairement qu’ont été retenus et commentés des objets représentant des pièces maîtresses de la Collection. Il fallait que les illustrations soient assez belles et précises pour rendre sensible quelque chose de la « magie » des originaux, et aussi faire apparaître le rôle social, la signification religieuse qu’ils avaient dans la civilisation où ils avaient été recueillis. Ce qui était le vœu de Lévi-Strauss. Les notices sont éclairantes, les images rayonnantes. Tout s’y trouve de ce que l’on peut savoir pour regarder aujourd’hui ce masque de l’Esprit de la Lune (Alaska), qui appartint à Robert Lebel, le commentateur aigu de Marcel Duchamp, ou tel masque anthropomorphe de la Côte-d’Ivoire venu de la collection de Tristan Tzara.

De moindre notoriété sont les marchands qui exposent à la Monnaie. Seul, peut-être Albert Loeb, joint à son métier de galeriste, celui de marchand d’art premier, suivant une voie semblable à celle de son père Pierre Loeb, organisateur de la première exposition des surréalistes dans sa galerie (Galerie Pierre) de la rue des Beaux-Arts.

Les marchands interrogés sur l’origine de leur « passion », font sa place souvent au hasard. Vient ensuite le regard, son affinement par la pratique d’un métier qui les met en contact avec un grand nombre d’œuvres. Pour certaines, les marchands ne récuseraient pas le mot d’« enchantement », selon la voie tracée au Musée d’ethnologie de Genève. L’exposition de la Monnaie est distribuée en six stations : Objets de désir, La marque du Sacré, La séduction de la forme, L’aventure de la découverte, Le souvenir de la provenance, La quête de l’œuvre classique.

Breton, aux premières lignes de L’Art magique, allait à ce qui était toujours pour lui l’essentiel : la poésie. Ici « un très haut esprit comme Novalis ». « S’il a choisi les mots d’“art magique” pour nous dépeindre la forme d’art qu’il aspirait lui-même à promouvoir, on s’assure, en effet, qu’il avait disposé des balances voulues pour peser ses termes et aussi que, dans la si forte tension vers l’avenir qui fut la sienne, c’est à ces mots qu’il avait reconnu le plus grand pouvoir d’attraction. »

L’enchantement naît de l’échange de deux regards, celui d’un masque et le nôtre, qui accueille son pouvoir d’attraction pour en recueillir la poésie.

Georges Raillard

Vous aimerez aussi