Sur le même sujet

A lire aussi

Livres des mêmes auteurs

Quelle anthropologie aujourd’hui ?

Comme je dois tout à Daniel Fabre (1947-2016), la publication posthume par Jean-Claude Schmitt d'une de ses dernières conférences et d'un entretien avec Alessio Catalini sur son parcours – dans lequel il déclare notamment « lire régulièrement un nouveau magazine à peine créé, La Quinzaine littéraire » – ne peut que soulever autant d'émotions que de questions. En effet, l'anthropologie qu'avec d'autres j'essaie aujourd'hui de mettre en œuvre se sépare de ce que faisait Daniel, alors que ma première enquête, sur le charivari dans les Landes, avait été réalisée avec lui, guidée par lui. Pourquoi cet éloignement dont je ne mesure qu'aujourd'hui l'ampleur ?
Daniel Fabre
L’Invisible Initiation
(EHESS)
Comme je dois tout à Daniel Fabre (1947-2016), la publication posthume par Jean-Claude Schmitt d'une de ses dernières conférences et d'un entretien avec Alessio Catalini sur son parcours – dans lequel il déclare notamment « lire régulièrement un nouveau magazine à peine créé, La Quinzaine littéraire » – ne peut que soulever autant d'émotions que de questions. En effet, l'anthropologie qu'avec d'autres j'essaie aujourd'hui de mettre en œuvre se sépare de ce que faisait Daniel, alors que ma première enquête, sur le charivari dans les Landes, avait été réalisée avec lui, guidée par lui. Pourquoi cet éloignement dont je ne mesure qu'aujourd'hui l'ampleur ?

L'Invisible Initiation traite d'un sujet auquel on peut dire que Daniel Fabre a consacré toute sa vie scientifique : les modes d'expression des jeunes comme classe d'âge et genre. Ce thème avait fait l'objet de plusieurs grands projets, de nombreux séminaires, ce qui signifiait qu'il y était attaché, qu'il n'avait cessé de l'enrichir et de le méditer. Dès lors, Jean-Claude Schmitt peut présenter comme une espèce d'aboutissement la conférence qu’il publie. Ne cherchons pas chez Fabre des catégories gigantesques, des constructions transcendantales et encore moins des réductions binaristes. Il s'arrime aux informations auxquelles il accède, les agence dans un récit qui ne s'éloigne guère des observations. Nous avons là un aspect essentiel de son épistémologie, analogue à celle de la plupart des historiens : appuyer chaque proposition sur des documents dont il a préalablement mesuré la qualité relative. 

Dans ce dispositif, les sources sur lesquelles il travaille deviennent essentielles. La préface de J.-C. Schmitt insiste avec raison sur la dimension autobiographique des textes scientifiques de Daniel Fabre pour constater que son « expérience […] avait profondément nourri sa pensée et sa sensibilité ». Ce dernier dit lui-même que l’un des chapitres du livre collectif Histoire des jeunes en Occident, tandis qu’il « avait l'air d'être objectif, l'ethnologue analysant la situation, était en réalité entièrement autobiographique ». Et il ajoute : « Tout ce dont je parlais, je l'avais fait, vu, vécu .» Nous est ainsi présentée la principale documentation qui n'apparaît pas explicitement comme telle, pour ne pas tomber dans le témoignage, aussi intéressant et riche soit-il. Daniel Fabre nous parle de son enfance et de son adolescence languedociennes qui lui ont permis d'accéder à des informations issues de l'intérieur, les meilleures.

Pour échapper aux limites de l'autobiographie, genre fort utilisé en anthropologie, il complète et confirme son propos à l'aide d'un autre type de sources, les textes littéraires. L'invocation de Chateaubriand, Stendhal, Goethe ou Renan permet d'échapper à la seule expérience personnelle. Ainsi, la phrase de Sartre « les livres ont été ma campagne, ils ont été mes oiseaux et mes nids » – tirée du récit de son enfance, Les Mots –permet d'accéder à ce que le philosophe a appelé, d'un splendide oxymore, « l'universel singulier [1]». Les propos localisés de Daniel Fabre se trouvent confirmés par d'autres, qui les élargissent. Se constitue ainsi « le matériau symbolique qui assure leur communication » à l'intérieur des « mondes d'expériences ».

Ces sources, auxquelles s'ajoute l'insatiable curiosité de Daniel envers les enquêtes des autres, laissent pourtant un large intervalle, celui des paroles des autres acteurs et témoins auxquelles il n'a pas eu recours dans l'élaboration de L'Invisible Initiation. Même si les conditions d'expression, l'exposé rendent évidemment difficile l'intrusion d'autres documents oraux, les extraordinaires qualités oratoires de Daniel lui auraient certainement donné les moyens d'y parvenir. Surtout, après l'avoir tant utilisé – « Séguy m'avait procuré un magnétophone et des bandes magnétiques », dit-il –, j'ai le sentiment qu'il avait oublié cet instrument. Sa thèse avec Jacques Lacroix sur « La tradition orale du conte occitan » avait demandé l'enregistrement des locuteurs et il a même édité un disque de l'un d'eux, Pierre Pous, un conteur du pays de Sault. C'était dans la première phase de sa vie scientifique.

Pour caractériser ses nouvelles manières de travailler, malgré les distorsions qu'engendre la nécessaire transcription, examinons les registres poétiques auxquels Fabre a recours dans cette conférence. Il s'agit d'un propos à la première personne, qui souvent éloigne le « il » ou le « nous ». Le style indirect ne revient que pour poser des questions générales ou introduire des informations extérieures aux observations. Il nous montre que, même si elle n’y prend pas des formes aussi spectaculaires que dans d'autres sociétés, comme chez les Baruya de Papouasie de Godelier, les sociétés européennes contemporaines connaissent aussi l'initiation des jeunes, filles et garçons. Simplement, elle n'est pas formalisée comme ailleurs car non seulement elle ne se présente pas comme telle mais les acteurs n'en ont pas conscience. Dès lors, l'anthropologue – Daniel Fabre en l'occurrence – est amené à repérer une infinité de conduites « invisibles » qui, réunies, révèlent leur fonction, « devenir fille ou garçon ». Cette démonstration, qui s'arrime aux documents rassemblés, se fonde sur un schéma organisateur – le triangle, dont chaque côté présente une opposition, l’un entre le domestique et le sauvage, l'autre entre les vivants et les morts, le troisième entre le masculin et le féminin. L'image obéit davantage à des nécessités rhétoriques, présentation pédagogique destinée à l'auditeur, qu'à un modèle qui exprimerait la réalité. Daniel n'a pas besoin d'adopter un point de vue extérieur car les informations utilisées naissent d'expériences précises ou de descriptions lues.

Mais curieusement, même si je ne m’en rends compte complètement qu'avec la publication de L'Invisible Initiation, c'est justement dans cet espace, entre ces deux types de documents invoqués, vers les paroles des acteurs et des témoins que je me suis engouffré, même si mes étudiants sont allés dans ce domaine beaucoup plus loin que moi. Non que Fabre ait été étranger aux innovations, il savait discerner dans les paroles de chacun la lecture du dernier livre lu, mais il n'a pas jugé bon de prendre ce chemin. C'est pourtant lui qui, lors de la soutenance de ma thèse sur la monnaie, l'avait qualifiée de « pragmatique », peut-être contribuant ainsi à m'envoyer dans cette direction.

Ces quelques questions posées par cette publication posthume montrent que Daniel Fabre savait se placer aux carrefours des disciplines, des démarches et des institutions, ce qui ne peut me faire oublier l’une de ses qualités essentielles, sa bonté. Quelques mois avant son décès, dans son séminaire, il n'avait pas accepté que l'American Anthropological Association puisse exclure l’un de ses membres, comme je l'affirmais, alors qu'elle va jusqu'à exiger des amendes en cas de non-respect du règlement. Il refusait le désagréable, le violent. C’était la dernière fois que je le voyais.

[1] J'aurais tendance à penser que le singulier relève de l'anthropologue et l'universel du lecteur qui l'imagine à son goût.

Bernard Traimond

Vous aimerez aussi