Quand l’Afrique secoue l’histoire

Article publié dans le n°1244 (05 mai 2022) de Quinzaines

Certains Africains ont bien de la chance. Ils arrivent à échapper au « roman national » qui réunit autour du roi les informations sur le passé. Certaines zones du Mali échappent à tout récit imposé, à toute histoire préconstruite. Ceux qui se consacrent à son étude disposent d’une grande liberté car la compréhension du passage de l’événement au « processus mémoriel » commence par l’examen de ce processus. Le dernier livre de Moussa Sow interpelle ainsi nos façons de penser et d’écrire l’histoire.
Moussa Sow
L’État de Ségou et ses chefferies aux XVIIIe et XIXe siècles. Côté cour, côté jardin
Certains Africains ont bien de la chance. Ils arrivent à échapper au « roman national » qui réunit autour du roi les informations sur le passé. Certaines zones du Mali échappent à tout récit imposé, à toute histoire préconstruite. Ceux qui se consacrent à son étude disposent d’une grande liberté car la compréhension du passage de l’événement au « processus mémoriel » commence par l’examen de ce processus. Le dernier livre de Moussa Sow interpelle ainsi nos façons de penser et d’écrire l’histoire.

Enfant, quand je faisais quelque bêtise, j’étais parfois traité de « bandamina ». Ce n’est que plus tard que j’ai appris que Mina était un général navarrais venu en Gascogne en 1814 avec Wellington. Aucun historien ne s’intéressera à ce type de matériel, encombré par un tombereau d’archives, papiers administratifs, rapports de police, communiqués de guerre… Mais au Mali cette sorte d’information interpelle l’historien. Pour pouvoir accéder à ces sources-là, Moussa Sow ne va pas au centre du dispositif, l’État de Ségou (ou Segu), pour préférer les périphéries, ces « chefferies » définies comme « une construction politique éphémère parce qu’exposée à des risques de déloyauté vis-à-vis de Segu ». De ces situations incertaines et mouvantes émergeront des informations issues des relations complexes et tumultueuses entre les deux entités, l’une étant réputée unique et permanente, l’autre multiple et ponctuelle.

En outre, davantage que les autres, les sources orales multiplient les contraintes langagières car la diversité des langues et la place de la parole renvoient chaque fois à la singularité du moment. Comment, en effet, appliquer à ce type de documents les règles et catégories de la pourtant très efficace critique historique (sources de première et de deuxième main, critique interne et externe, hiérarchisation des sources, chronologie des événements et des informations) quand chacun des récits est toujours présenté comme vrai ? Moussa Sow imagine donc un autre régime de preuves. « Les sources de Ntotan sont le résultat de la volonté de Cèblen de contrôler la frontière nord de sa chefferie ; celles de Dugabugu la présentent comme le fait d’un cadet social en révolte. » Qui a raison, ou plutôt comment justifier le choix en faveur de l’une ou l’autre position ? Prenons un exemple : Dengé constituait-il un royaume autonome ? La question oppose plusieurs « théories locales ». Quels arguments Moussa Sow va-t-il utiliser en faveur de l’autonomie de cette chefferie ? Il exige « la clarté et la radicalité » des récits d’une part, les témoignages sur les « guerres d’État » attestées d’autre part, afin de valider son choix. Ce minuscule exemple montre les recours dont disposent les historiens de l’Afrique, et plus encore la spécificité de leur démarche. Remarquons surtout que Moussa Sow refuse tout récit global tel que le « mode de production », les prémisses de la « colonisation » à venir, ou l’un quelconque des « grands récits » fondés sur une typologie préexistante des systèmes politiques.

Cependant, dans ce fécond désordre, une dimension surprend que je ne m’explique pas : la précision des dates. Viennent-elles des rares manuscrits en langue arabe qui les privilégient aux dépens des autres aspects ?

Moi qui rêve depuis des décennies d’une anthropologie « due à des originaires » (selon l’expression de Michel Leiris) et qui serait différente de la nôtre, j’ai le sentiment qu’elle est en train d’apparaître avec le livre de Moussa Sow. Il propose une histoire fondée sur des sources orales sans jamais renoncer à leur critique (ne serait-ce qu’en raison des contradictions entre elles). Mais, pour cette tâche, de quels instruments dispose-t-il ? Des limites apparaissent, quand par exemple la « clarté », aspect discutable, doit être érigée en critère de validité. Mais Moussa Sow se méfie surtout de toute uniformisation des récits comme des champs politiques. Il cherche autant que possible à perpétuer les singularités de chaque discours – « les petites aires de conservation-diffusion locales de paroles sur les faits du passé » – et de chaque pratique – les « acquis institutionnels » par exemple.

Moussa Sow met à mal l’universalité de notre critique historique, qui me semble pourtant si pertinente que j’en réclame la mise en œuvre en anthropologie. Cette critique historique vient d’un petit bout de la planète qui depuis plus de trente siècles dispose d’un socle de textes empilés auquel adhère toute information nouvelle. Nous disposons aussi, depuis près de quinze siècles, d’une institution locale, atome figé et irréductible, la paroisse, arrimée à un monument, l’église. Dès lors, chaque information peut se soumettre sans peine à ladite critique historique, dont l’efficacité avérée s’articule déjà à un lieu et à une démarche critique. Rien de tel en Afrique. Tout est mouvant et aléatoire. Les médiations se multiplient entre l’événement, sa représentation locale, sa verbalisation, sa formulation, son souvenir, sa transcription et enfin son utilisation, d’autant que Moussa Sow se méfie de la rationalisation « par écrasement de la durée des séquences temporelles ».

Je note pourtant que ces doutes et hésitations, tant sur les mots que sur les choses, se retrouvent dans les vagues d’un ouvrage récent de Pierre Prétou, L’Invention de la piraterie en France au Moyen Âge1. Certaines zones du Mali seraient-elles aussi instables, ondoyantes et inconstantes que la mer ?

1. PUF, 2021.

Bernard Traimond