Priorité aux archives !

Deux livres d'Edward P. Thompson (1923-1993), père fondateur avec Richard Hoggart et Raymond Williams des Cultural Studies, qui ont révolutionné les sciences sociales anglo-saxonnes, ont été traduits en français en 2015 : Contre la théorie et Les Usages de la coutume. Thompson fut également, pour des raisons politiques, scientifiques et générationnelles, proche des historiens Eric Hobsbawm et Richard Cobb, et de l'anthropologue Jack Goody, décédé en juillet dernier.
Edward Thompson
Les usages de la coutume. Traditions et résistances populaires en Angleterre XVIIe-XIXe siècle
Deux livres d'Edward P. Thompson (1923-1993), père fondateur avec Richard Hoggart et Raymond Williams des Cultural Studies, qui ont révolutionné les sciences sociales anglo-saxonnes, ont été traduits en français en 2015 : Contre la théorie et Les Usages de la coutume. Thompson fut également, pour des raisons politiques, scientifiques et générationnelles, proche des historiens Eric Hobsbawm et Richard Cobb, et de l'anthropologue Jack Goody, décédé en juillet dernier.

Les Usages de la coutume nouspropose huit articles substantiels qui permettent de mieux comprendre les objectifs et les démarches de l'historien britannique. Dans ce recueil, Thompson s'attache aux sources, dont il ne cesse de rappeler l'importance – « trouver une réponse dans la réalité des archives » - et s'indigne contre ceux « qui n'(y) ont pas passé beaucoup de temps ». Nous avons là le lieu d'un premier combat : la solidité de la documentation et la qualité des sources. Dès lors, les informations tirées des archives l'emportent sur tout récit ou théorie préconstruits. « Les généralisations qui recourent aux universaux de la culture populaire apparaissent vides. » 

La rude confrontation avec Dale Edward Williams (et non Raymond) révèle un second débat. Il porte sur la pertinence du discours économique entendu comme système de représentation de la société en termes comptables, « sur l'infaillibilité d'Adam Smith ». Thompson lui oppose l’« économie morale », qui pourrait être qualifiée aussi de « symbolique », résultat de recherches dans les archives d'un certain nombre d'objets auxquels sont consacrés les chapitres du livre qui furent des articles de revues. Défilent successivement la coutume, les praticiens et la plèbe, la foule, la discipline, les ventes d'épouses, le charivari (« Rough music »), etc. 

Chacun de ces titres ne désigne pas un objet précis défini a priori, mais plutôt une gerbe d'informations dont le regroupement permet de mieux comprendre une situation sociale et une question. En un mot, ni les « bavardages quantitatifs » ni la « rationalité » comptable ne satisfont Thompson. Il dénonce donc ce qu'il appelle le « positivisme », entendu au sens d’un ensemble d’explications directement économiques, c'est-à-dire seulement offertes par le commerce, la production et les prix. Enfin, comme beaucoup d'Anglo-Saxons, Thompson utilise sa culture anthropologique pour interpréter les informations auxquelles il accède, invoque les îles Trobriand pour reformuler les questions. Les « mentalités » chères aux historiens français deviennent « comme je préférerais le dire, la culture politique, les attentes, les traditions et, c'est vrai, les superstitions des travailleurs », ce qui autorise le voyage dans le temps mais aussi dans l'espace. Ainsi, pour savoir si les famines conduisent à l'émeute, Thompson examine une large littérature, abandonne momentanément les archives, pour aller jusqu'en Irlande et même en Inde voir les diverses réactions des victimes dans ce type de situations.

Le plus original et le plus novateur du livre me semble résider dans ses subtils jeux avec les mots. Une méfiance d'abord : « Il est banal de se plaindre de l'imprécision de termes » ; mais « ces mots s'offrent avec un scientisme trompeur comme s'ils étaient exempts de valeurs ». Thompson préconise donc l'usage « des termes descriptifs peu rigoureux » et va même jusqu'à affirmer que « les définitions les plus utiles sont les moins exactes » pour désigner une direction de recherche ou, ce qui est la même chose, un problème. Il cherche donc à « décoder les comportements », à « démasquer les concepts des autorités », à repérer « l'accès au vocabulaire du discours politique ». En effet, entre les pratiques et les archives, il intercale une série de médiations telles que la verbalisation, l'indexabilité, l'écriture, chaque phase mettant en conserve le message. Edward Thompson, qui était particulièrement sensible à ces inéluctables distorsions, essaie de se faufiler entre elles.

Pour cela, il dispose d'une tête de Turc, et non la moindre, Adam Smith en personne, et plus généralement l’économie politique ou, en tout cas, la façon dont elle est utilisée. La question paraît d'autant plus aiguë que les détracteurs de son « économie morale », titre d'un article/chapitre, l'ont dénoncée au nom du marché et d'Adam Smith, c'est-à-dire de toute une discipline. Avec jubilation, Thompson démonte les présupposés sur lesquels celle-ci repose, même s'il affirme ne pas s'attaquer à « la structure théorique d'ensemble de La Richesse des nations », marxisme oblige. Il affirme ne mettre en cause que quelques pages de la « digression » sur le commerce des blés qui a servi – il présente les situations – à laisser crever les gens de faim, de la Grande-Bretagne jusqu’en Inde, dans les siècles précédents. Il peut donc s'appuyer sur des « sources de première main », formule qui ne se trouve pas dans la traduction de son livre, pour affirmer une alternative à l'économie politique plus conforme aux archives, l'économie morale. 

Le chapitre sur la « vente des épouses » porte au paroxysme cette attention à l'incompréhensible. Pour surmonter les difficultés, Thompson commence par « faire du processus d'enquête un instrument de connaissance » en décrivant les raisons de son intérêt pour ce sujet, les obstacles rencontrés, le vol du sujet par un collègue, l'hostilité de féministes, sans évidemment oublier les difficultés inhérentes à toute véritable recherche ; « j'ignore », conclut-il souvent. En fait, ce qui l'intéresse, c'est de rechercher les fonds d'archives, s'y plonger, être surpris et déçu. Quand il enquête sur les « ventes d'épouses », il commence par collecter des cas, puis il cherche à les contextualiser, c'est-à-dire à rassembler des matériaux pour comprendre l'état d'esprit des acteurs et des témoins, leurs motivations et leurs attitudes. Il décrit alors, non un modèle (même s'il emploie le mot), mais quelques configurations sur lesquelles il dispose d'informations suffisantes. Elles lui fourniront à la fois une image réaliste des situations recherchées et des personnes rencontrées mais permettront aussi d'aller chercher ailleurs d'autres données. L'important n'est donc pas le résultat, toujours décevant, mais le parcours.

Pourquoi cet historien fort préoccupé d'action politique, ce marxiste, s'intéressait-il tant au folklore, au point de se réjouir de l'organisation à Paris en 1977 d'une « table ronde internationale, pour discuter du charivari »1, ce qui, d'après lui, aurait été, à l'époque, inimaginable dans une université britannique ? C'est que les rituels populaires apparaissent à Thompson comme les formes par lesquelles se manifestent les résistances aux logiques comptables, parmi lesquelles la « conscience de classe ». Il peut ainsi concilier deux pans de son œuvre qui pourraient sembler contradictoires, les pratiques populaires et le discours politique qui n'apparaît qu'en filigrane. Priorité aux archives !

1. Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt, Le Charivari, Mouton, 1981.

Bernard Traimond

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