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Pierre Pascal

Article publié dans le n°1119 (01 janv. 2015) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Normalien brillant, agrégé, deux fois blessé pendant la guerre de 14, le lieutenant Pierre Pascal, qui avait étudié le russe, se trouva en 1916 affecté à la Mission militaire à Saint-Pétersbourg, dont le but était de s’assurer de la continuité de la participation de la Russie à la Grande Guerre. La révolution de février 1917 et l’effondrement du tsarisme, puis la prise de pouvoir par les bolcheviks en octobre, avec leur objectif de paix immédiate, compromirent ce programme; néanmoins, la Mission continua quelque temps.
Sophie Coeuré
Pierre Pascal. La Russie entre christianisme et communisme (Noir sur Blanc)
Pierre Pascal
Journal de Russie. 1928-1929 (Noir sur Blanc)
Normalien brillant, agrégé, deux fois blessé pendant la guerre de 14, le lieutenant Pierre Pascal, qui avait étudié le russe, se trouva en 1916 affecté à la Mission militaire à Saint-Pétersbourg, dont le but était de s’assurer de la continuité de la participation de la Russie à la Grande Guerre. La révolution de février 1917 et l’effondrement du tsarisme, puis la prise de pouvoir par les bolcheviks en octobre, avec leur objectif de paix immédiate, compromirent ce programme; néanmoins, la Mission continua quelque temps.

Et là, surprise, alors que les autres diplomates et officiers français revenaient au pays en 1918, le lieutenant Pascal refuse de partir et s’affirme conquis par le bolchevisme. Il prend la nationalité soviétique, épouse une jeune femme d’une famille russe émigrée en France mais revenue en Russie par ferveur politique, anime un petit groupe de Français rattachés un temps au parti bolchevique, qui partagent cette passion, parmi lesquels des personnalités aussi fortes que Boris Souvarine, Victor Serge (son beau-frère) et Nicolas Lazarevitch, qui deviendront assez vite méfiants à l’égard de l’évolution du régime. Pascal ne rentre en France qu’en 1933, après un séjour de dix-sept ans. Cette expérience, faite de rencontres, de lectures innombrables, et de voyages dans le pays, nourrit ensuite sa carrière d’enseignant à l’Institut des langues orientales puis à la Sorbonne, l’influence qu’il exerça sur ses nombreux élèves vite devenus des maîtres, et les livres qu’il consacra par exemple à l’archiprêtre Avvakoum et à son refus de la réforme de l’Église orthodoxe au XVIIe siècle (à partir d’un document inconnu en France, découvert inopinément au musée Kropotkine), ou à Dostoïevski.

Le témoignage de Pierre Pascal suscite de nombreuses questions. La première tient évidemment à son adhésion soudaine au léninisme (et longtemps à la personne de Lénine). La biographie extrêmement fouillée que lui consacre Sophie Cœuré, appuyée sur de nombreux documents (mais les archives russes ne sont pas encore toutes ouvertes), peut alimenter la réflexion. Ceux qui avaient lu à leur parution dans les années 1970 les quatre premiers volumes de son Journal de Russie (édités par L’Âge d’Homme) avaient suivi au jour le jour l’enthousiasme de ce jeune homme sans formation politique (ni intérêt pour la politique), étranger au marxisme, méprisant la démocratie parlementaire, y compris sous sa forme russe (les démocrates-constitutionnels ou KD, les mencheviks), chrétien légèrement antisémite dont l’amour fervent pour le peuple russe et sa bonté supposée se nourrit de l’effervescence collective, au moment où les bolcheviks, pourtant très minoritaires, semblent rencontrer les aspirations profondes du peuple, et surtout de la paysannerie écrasée par la guerre et avide de terres. Au point de collaborer brièvement avec la terrible Tcheka, dont il vante alors la « douceur », d’accepter de témoigner dans un procès contre des socialistes-révolutionnaires, alliés de la veille que les nouveaux maîtres veulent vite condamner et éliminer, et de tarder à accepter de voir ce qu’il a sous les yeux : l’exercice d’un pouvoir sans contrôle, le renforcement inouï de l’État, contrairement aux vues de Marx, la brutalité de la répression, la création d’une société profondément inégalitaire, où la classe dirigeante jouit de privilèges choquants, l’intolérance à l’égard de la religion et des diverses écoles de pensée (1).

Plus généralement, l’adhésion au léninisme, chez des esprits aussi brillants que Trotski ou Boukharine, habitués aux conflits d’idées, aux luttes de fractions, témoigne d’une fascination pour l’énergie qu’il serait trop facile de condamner après coup. Lénine lui-même, comme en fait foi son dernier texte, exprimant une méfiance tardive envers Staline (le fameux « Testament », que Pascal avait contribué à faire connaître), peut paraître comme divisé entre une conception impitoyable du « centralisme » et des habitudes de la vie militante en exil plus ouvertes à un certain pluralisme des idées et des groupes. Pendant quelques années, Pierre Pascal, proche de membres éminents du parti communiste et de l’Internationale, vit une sorte de rêve éveillé ou de double conscience, avant de réagir. En témoigne un rêve sidérant qu’il consigne en avril 1928, lorsque Staline impose son pouvoir, comme si ce n’était que dans la licence du rêve que Pascal pouvait enfin ouvertement s’opposer : « Je suis dans un congrès communiste. Je suis assis au pied de la tribune. Une femme se lève, prend la parole : “Ma mère et mes frères étaient opposants, ils ont été exilés, et c’est justice, je les renie.” Je crie “Pozor” [honte], et après moi quelques cris semblables se font entendre dans la salle. Staline dit quelque chose, pas trop violemment, comme : “Ce n’est pas honte, mais gloire qu’il faut dire à cette camarade.” Après, je ne sais comment, Staline en arrive à condamner le “tam-tam” qu’on fait autour des déportés, et moi de répliquer : “Le tam-tam a parfois du bon.” Staline note sur un carnet mes paroles, avec un regard méchant. »

Aussi difficile à apprécier est la discrétion, ou la réticence, qui a animé Pascal à Moscou, puis à son retour en France, lorsqu’il se serait agi de porter témoignage, voire d’élaborer une conception de ce qu’était l’entreprise totalitaire soviétique, comme le firent son ami l’écrivain roumain Panaït Istrati avec Vers l’autre flamme en 1929, Souvarine avec son Staline en 1935, le yougoslave Ante Ciliga avec Au pays du mensonge déconcertant en 1938, ou Victor Serge avec, par exemple, ses Mémoires d’un révolutionnaire. Sans parler de Trotski et de sa Révolution trahie de 1936 – mais Pascal n’aimait ni Trotski ni les trotskistes, dont il n’appréciait ni le goût pour la théorie et les discussions interminables ni le revirement tardif en faveur d’une démocratisation du Parti, alors que Trotski avait tant fait pour établir une dictature (« du prolétariat ») impitoyable et supposée infaillible. Pascal a porté secours à ses proches persécutés, mais a répugné à se manifester trop publiquement (craignant sans doute aussi pour sa belle-famille restée en URSS, et qui toute fut déportée au goulag). Il l’a fait en France, mais plutôt, Sophie Cœuré le montre en détail, par des comptes rendus ou des articles dans des publications peu diffusées que par des écrits ambitieux. On ne peut que spéculer sur l’écho – sans doute réduit – qu’auraient eu ses carnets, s’il les avait publiés dans les années 1930, et non quarante ans plus tard. C’est là que la biographie de Pascal complète admirablement les carnets, en permettant d’approcher sa personnalité étonnante, sa fidélité en amitié, sa droiture, sa fermeté (lorsqu’il a fallu sous l’Occupation affronter les persécutions antijuives qui visaient sa femme, puis lorsque celle-ci est morte d’un cancer).

À présent que cette dernière publication posthume (Pascal est mort en 1983, à quatre-vingt-douze ans) permet de voir dans son ensemble le cheminement de Pierre Pascal et de son regard – on apprend ainsi que dans les années 1970 il avait, avant publication, revu et retouché le texte de ses carnets, se présentant parfois comme plus lucide qu’il ne l’avait été en fait sur le moment –, c’est un bonheur de voir présentée au public cette figure singulière, dont l’action fut en définitive efficace : son rôle fut par exemple décisif dans la publication hors de l’URSS de Pasternak et de Soljenitsyne.

  1. Voir Pierre Pachet, « Pierre Pascal, ou l’histoire d’un regard », Esprit, avril 1983, repris dans Aux aguets (Maurice Nadeau, 2002).
Pierre Pachet

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