A lire aussi

Peut-on enterrer l’ontologie ?

Article publié dans le n°1096 (01 janv. 2014) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Bien que Hilary Putnam (philosophe américain né en 1926) se réclame encore de l’école analytique au sein de laquelle il a fait ses premières armes, il a pris de plus en plus ses distances avec elle, ainsi qu’avec ses propres conceptions antérieures, passant du fonctionnalisme en philosophie de l’esprit à une forme de kantisme, pour se réclamer ensuite du pragmatisme et d’un « réalisme naturel » inspiré de Wittgenstein et d’Austin, et en éthique de Levinas (le même éditeur a publié en 2011 sa Philosophie juive comme guide de vie).
Hilary Putnam
L’éthique sans l’ontologie
Bien que Hilary Putnam (philosophe américain né en 1926) se réclame encore de l’école analytique au sein de laquelle il a fait ses premières armes, il a pris de plus en plus ses distances avec elle, ainsi qu’avec ses propres conceptions antérieures, passant du fonctionnalisme en philosophie de l’esprit à une forme de kantisme, pour se réclamer ensuite du pragmatisme et d’un « réalisme naturel » inspiré de Wittgenstein et d’Austin, et en éthique de Levinas (le même éditeur a publié en 2011 sa Philosophie juive comme guide de vie).

Dans ce livre issu de conférences, Putnam entend défendre un « pluralisme pragmatiste » selon lequel il y a différents types de discours, irréductibles les uns aux autres et à un discours unificateur, et susceptibles de diverses sortes d’applications. Ainsi, nous avons un langage pour parler des objets ordinaires, un autre pour parler des objets physiques, un autre pour parler des mathématiques, un autre encore pour énoncer des distinctions éthiques. La croyance selon laquelle on pourrait unifier tous ces discours en un seul prend diverses formes, et d’abord celle d’une ontologie, qui traduirait chacun de ces discours par un discours à propos d’objets.

L’ontologie, que Putnam entend comme une théorie de « ce qu’il y a » au sens de Quine (et pas, nous précise-t-il, au sens de Heidegger), prend deux formes : « inflationniste », quand les objets en question sont, notamment pour les mathématiques, des entités abstraites telles que des nombres ou des ensembles, ou, en éthique, des entités « non naturelles » telles que le Bien, la Valeur ou le Juste ; « éliminativiste » quand il s’agit de réduire les objets supposés d’un discours à des objets plus fiables, en disant par exemple : « il n’y a pas d’entités mathématiques abstraites mais uniquement des signes », ou « il n’y a pas de Valeurs Morales mais seulement des dispositions ou des jugements moraux ».

Comme dans ses livres antérieurs, Putnam associe l’ontologie avec une théorie de la vérité comme correspondance, et avec la métaphysique du « réalisme externe », selon laquelle il doit y avoir un point de vue de nulle part d’où décrire les relations entre notre langage et un monde indépendant de nous. La partie négative du programme ressemble à la fois à des formes de relativisme et de pluralisme familières dans le paysage contemporain et à des formes de quiétisme wittgensteinien – ne cherchons que « la paix dans les pensées » et occupons-nous avant tout de guérir les maladies des philosophes et pas de fournir des remèdes pires que le mal. La partie positive est inspirée par le pragmatisme de Dewey, selon lequel les principaux problèmes dont devraient s’occuper les philosophes sont des problèmes « pratiques », ce qui ne veut pas dire, nous précise Putnam, seulement des problèmes instrumentaux au service de fins diverses, mais des problèmes tels que leur réponse fasse une différence pour nos actions, nos institutions et nos modes de vie – ce que précisément la philosophie conçue comme ontologie ne ferait pas.

Putnam se défend néanmoins d’être un antiréaliste ou un relativiste. Que nous ne devions pas parler d’objets n’implique pas que nos discours ne puissent pas être objectifs. L’erreur « ontologiste » est précisément de confondre objet et objectivité. Il n’y a pas d’objets mathématiques, mais nos propositions mathématiques sont vraies et objectives, parce que nous pouvons apporter en leur faveur des preuves objectives, contrôlables rationnellement. Il n’y a pas de Forme du Bien ni du Juste, et il n’y a que des situations particulières appelant des réponses particulières, mais nous pouvons néanmoins arbitrer des désaccords éthiques.

Si originales et soucieuses d’éviter aussi bien les Charybde de l’ontologie analytique contemporaine que les Scylla du réductionnisme naturaliste qu’elles soient, les propositions de Putnam restent peu convaincantes. Tout d’abord parce que ses arguments contre l’ontologie, réduits pour l’essentiel à une critique de Quine et de sa conception unifiéede l’être, et aux « engagements ontologiques » de nos théories de la nature (et acceptant le platonisme en mathématiques parce que les théories physiques ne peuvent pas se passer d’entités telles que les ensembles), se limitent à une défense de la « relativité conceptuelle » et de l’idée qu’il y a plusieurs sortes de descriptions possibles du monde sans qu’on puisse choisir l’une plutôt que l’autre autrement que par convention.

À cet effet, Putnam reprend un argument qu’il a déjà souvent énoncé ailleurs, consistant à montrer que nous pouvons donner diverses descriptions d’un même monde, soit constitué d’ensembles d’individus, soit de sommes méréologiques. La leçon est supposée être qu’il n’y a pas de faits décisifs permettant de dire si on a affaire à un monde ou à un autre, à un type d’objets ou à un autre, et que ces notions sont relatives à nos descriptions. Mais tout ce que cela montre est qu’il y a plusieurs descriptions équivalentes du monde en question, ce qu’un réaliste quant aux faits ne niera pas. Les descriptions en question ne sont nullement incompatibles entre elles, comme le soutient Putnam, car elles mettent en jeu différentes notions d’objet. La réfutation de l’ontologie que Putnam croit avancer est d’autant plus courte qu’il ne s’adresse pas du tout aux problèmes principaux dont discutent les métaphysiciens analytiques contemporains (et les métaphysiciens traditionnels), comme celui de savoir si les objets sont des substances ou des tranches spatio-temporelles, ou la question de la nature des propriétés et de l’individuation. Pas plus qu’il ne se pose la question de savoir si son pluralisme pragmatiste, qui semble avoir comme conséquence qu’il y a autant de types de vérité qu’il y a de discours, est compatible avec les propriétés les plus usuelles de la vérité.

Ensuite Putnam convainc peu parce qu’il est loin d’être évident que l’ontologie et la métaphysique soient incompatibles avec le pragmatisme. Peirce était un pragmatiste, mais il défendait un réalisme des universaux et une métaphysique complexe. Putnam semble s’être convaincu qu’en déclarant son décès il s’est débarrassé de l’ontologie et de la métaphysique. Mais quand il nous dit, par exemple, que les mathématiques portent non pas sur des objets mais sur des possibilités, il ne nous dit pas comment on doit interpréter les modalités, alors que la plus grande part de l’ontologie analytique contemporaine porte précisément sur ce point, et qu’il est loin d’être évident que les notions de possibilité et de nécessité n’appellent pas un traitement métaphysique. Est-il même certain que le point de vue de l’homme de la rue, dont notre pragmatiste se réclame, soit hostile à la métaphysique ? Ou que ce que fait la métaphysique soit une explication de nos conceptions ordinaires (il me semble ici que Putnam confond expliquer et fonder) ?

Putnam convainc encore moins quand il parle d’éthique, car le lecteur qui se serait attendu à une discussion des problèmes de la méta-éthique – nature des jugements de valeur, problème de la vérité des énoncés éthiques et des propriétés morales – se voit administrer une portion congrue réduite à un rejet du platonisme et de l’éthique du devoir au nom d’une forme de particularisme éthique, dont les noms de Levinas et de Dewey ne peuvent pas constituer la seule garantie. Enfin, on se demandera comment Putnam peut mener, comme il le fait dans sa dernière conférence, une critique vigoureuse du pluralisme relativiste et sceptique « post-moderne » (chez Foucault et Derrida, notamment) au nom d’un héritage des Lumières bien compris, alors même qu’il défend un pluralisme pragmatiste qui ressemble étrangement à ces mêmes conceptions. Les Lumières, nous dit-il, sont l’objet d’un apprentissage plutôt que d’une croyance en des normes objectives de rationalité éternelles. Mais comment peut-on encore croire à ces mêmes normes si l’on admet aussi qu’il n’y a que des discours pluriels et des situations particulières ? L’équation (Dewey + objectivité rationnelle = x) demeure, malgré le désir de Putnam de se démarquer des pluralismes contemporains, mystérieuse. Par moments, Putnam semble tenté par un apriorisme conceptualiste de type kantien. Ce serait plus cohérent, mais on ne voit pas non plus comment cela peut se concilier avec le pragmatisme de Dewey, qui refuse tout a priori. Le cadavre bouge encore : s’il ne faut pas faire de métaphysique, alors il faut en faire, et s’il faut en faire, alors il faut en faire sérieusement.

  1. Paul Boghossian, La Peur du savoir, Agone, 2009.
  2. Cf. Claudine Tiercelin, « Metaphysics without ontology », Contemporary Pragmatism, vol. 3, n° 2, 2006.
Pascal Engel

Vous aimerez aussi