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Orwell, socialiste malgré lui

Article publié dans le n°1234 (19 mars 2021) de Quinzaines

Statue de George Orwell par le sculpteur britannique Martin Jennings,à l'extérieur de Broadcasting House, le siège de la BBC, à Londres.

Orwell publiait en 1946 un article intitulé Politics and the English Language (« la politique et la langue anglaise »), une dénonciation de la manière dont les intellectuels b...

Orwell publiait en 1946 un article intitulé Politics and the English Language (« la politique et la langue anglaise »), une dénonciation de la manière dont les intellectuels britanniques écrivent leur langue, qui se terminait par une liste de recommandations visant à éviter leurs travers. Lannée suivante, en 1947, « loin de la foule déchaînée », sur l’île de Jura en Écosse, Orwell entreprenait la rédaction de Nineteen Eighty-Four[1], qui parut en juin 1949.

La fameuse dystopie est complétée d’un appendice intitulé « The Principles of Newspeak », les principes de la novlangue, cette forme abâtardie et corrompue de l’anglais qu’un régime totalitaire a su imposer en Oceania avec pour objectif l’élimination du thoughtcrime (« crimemental »). Or, très curieusement, les ressemblances sont frappantes entre la langue « élaguée » qu’Orwell prône, pour rétablir la rectitude du parler politique dans la Grande-Bretagne de 1946, et celle qu’utilise un pouvoir totalitaire pour empêcher les Britanniques de penser en 1984. 

Voici les six recommandations d’Orwell qui permettraient, si elles étaient suivies, de mettre fin au « chaos politique présent lié à la décadence de la langue ». Ces directives eurent une belle descendance : je les entendis répétées à longueur de temps durant les dix années que je passai à Cambridge. Ce qui, comme nous allons le voir, est paradoxal.

  1. « Ne recourez jamais à la métaphore, l’analogie ou toute autre figure de style que l’on voit communément imprimées.
  2. N’utilisez jamais de mot long là où un mot court ferait l’affaire.
  3. S’il est possible de retirer un mot, retirez-le sans hésiter.
  4. N’utilisez jamais la voix passive s’il est possible d’utiliser la voix active.
  5. N’utilisez jamais d’expression étrangère, de mot scientifique ou de jargon s’il existe un équivalent dans l’anglais de tous les jours.
  6. Ignorez l’une quelconque de ces règles plutôt que de dire quoi que ce soit de barbare. »   

Ce qu’Orwell décrit là, cet anglais restauré, guéri, par ses soins, c’est celui dont je disposais le jour de janvier 1975 où je suis devenu étudiant thésard à l’université de Cambridge. Quelques semaines plus tard, alors que je faisais un premier exposé devant mes pairs, l’audience s’est petit à petit clairsemée. Lorsque jeus terminé, une jeune enseignante m’a gentiment abordé. Son sourire un peu embarrassé me fit comprendre que ma langue ne faisait pas l’affaire. Il était clair que si je persistais dans l’usage de langlais recommandé par Orwell, je serais aimablement mais fermement poussé vers la sortie.

Le message n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. J’ai appris l’usage de la métaphore et des figures de style anglaises. Je me suis familiarisé avec les mots longs et l’ensemble des manières imaginables d’allonger la phrase. J’ai appris à l’embellir de mots futiles, pour la beauté du geste seulement. J’ai appris à composer la phrase de propositions au passif, sauf impossibilité absolue. J’ai appris à émailler tous mes propos d’une citation de Shakespeare, de Fielding, de William Blake, de Thackeray ou de Dickens - ce qui ne coule pas de source si votre enfance et votre adolescence à vous n’ont pas été bercées de citations du Barde et des autres. 

Orwell, Eric Blair de son vrai nom, grandit en Inde, dont il apprit à haïr le système de castes. Il napprécia pas davantage sa variété anglaise, dont Oxford et Cambridge sont l’emblème. Or je n’ai quant à moi regretté à aucun moment d’être devenu, par l’effort, un Cambridge Man. Oui, cela ma permis un soir, au retour de Londres, de faire taire de turbulents étudiants qui importunaient les autres voyageurs par leurs éclats de voix tout empreints darrogance de classe, alors qu’avec l’anglais recommandé par Orwell jamais cela ne m’aurait été possible. Mais plus profond, plus viscéral à cet esprit « Oxbridge » qu’Orwell exécrait, est ce qu’il doit à son passé monacal. On oublie parfois que les premières grandes universités médiévales étaient des monastères d’un genre particulier où lon apprenait essentiellement à devenir « frères en Dieu » par lapprentissage des Écritures et du système dAristote. Cest ce dernier qui prit le dessus, et Oxford et Cambridge forment toujours aujourdhui des « frères et sœurs en savoir ». On imagine mal de l’extérieur la somme faramineuse dheures quon y consacre, ou le degré de passion et de détermination mobilisées.

Simon Leys écrit[2] : « Les stratifications de classes, avec leurs barrières invisibles, mais omniprésentes et infranchissables, empoisonnent la société anglaise à un degré inconnu du reste de l’Europe. […] Sur ce point, la fureur [d’Orwell] ne désarma jamais. À l’hôpital, durant sa maladie finale, peu de temps avant de mourir, il entendit un jour les voix de visiteurs aristocratiques dans une chambre voisine, et il trouva aussitôt l’énergie furieuse de noter dans le carnet qui ne quittait pas son chevet : "Quelles voix ! On devine des gens trop bien nourris, stupidement satisfaits d’eux-mêmes avec cette constante façon de ricaner hé-hé-hé à propos de rien du tout. Et par-dessus tout, il y a cette espèce de lourdeur et de richesse, combinées avec une fondamentale mauvaise grâce, des gens qui, on le sent instinctivement sans même avoir besoin de les voir, sont les ennemis spontanés de tout ce qui est intelligent, ou sensible, ou beau. Pas étonnant que tout le monde nous déteste tant" » (22-23).

Mais les commentateurs l’ont noté dans un bel ensemble, l’engagement politique justifiant de telles vues ne lui vint que sur le tard. Leys écrivit ainsi : « … il ne trouva sa voie qu’après de longs tâtonnements. Il avait eu depuis toujours la certitude qu’il serait écrivain, mais ses premières tentatives sérieuses dans le domaine de la création littéraire se soldèrent par des échecs consternants : non seulement il ne savait pas comment écrire, mais il ne savait même pas quoi écrire […] Presque par accident, en 1936, un éditeur de gauche eut l’idée de lui commander au pied levé une sorte d’enquête sur la condition ouvrière dans le Nord industriel de l’Angleterre … » (9, 11).

Eric Blair est collégien à Eton, au premier rang des pépinières d’Oxbridge, dont la voie lui est fermée vu la médiocrité de ses résultats scolaires. Il incriminera de son côté comme obstacle à son accession à l’une de ces deux universités prestigieuses le manque de fortune de sa famille ; mais peut-on le prendre au sérieux quand il se décrit à juste titre comme « de la strate inférieure de la moyenne haute bourgeoisie »[3] ? Il se forme alors au métier de policier colonial, davantage à la portée dun cancre, qu’il exercera en Birmanie.

D’où un soupçon : le rejet de l’arrogance de classe et des maniérismes dOxbridge est-il venu spontanément au jeune Eric Blair ou résulte-t-il d’un dépit s’apparentant davantage à un certain « Ils sont trop verts, et bons pour des goujats » ? D’où une nouvelle question, que soulève la médiocrité de ses résultats scolaires : ces manières sophistiquées d’écrire l’anglais, qu’Orwell dénonce avec rage, s’il les rejette, n’est-ce pas parce qu’elles excèdent ses propres capacités ? Qu’est-ce qui se cache derrière cette affirmation que les phrases qu’il cite pour les dénoncer (de l’Oxford man Harold Laski et du Cambridge man Lancelot Hogben, tous deux figures de proue du mouvement travailliste, notons-le en passant), contenant des métaphores, contenant plusieurs négations, sont « vagues » ? Excessivement précises peut-être, sans réelle nécessité. Mais certainement pas vagues ! Jean-Claude Michéa, dans son Orwell Anarchiste Tory (1995), rapporte[4] que « la méfiance à l’égard des discours abstraits l’amena un jour à écrire que "la philosophie devrait être interdite par la loi" ».

Pourquoi les résultats d’Eric Blair à Eton - sinon, conduit souterrain quasi-automatique vers Oxford ou Cambridge - étaient-ils d’ailleurs médiocres ? Il faut lire ici ceux qui l’ont bien connu et qui, sans vouloir le charger, laissent pourtant entrevoir de sérieux troubles d’ordre psychologique. Son biographe Bernard Crick écrit dans George Orwell : A Life[5]: « Cette part "Orwell" de lui-même était pour Blair une image idéale qu’il devait essayer d’atteindre. » Blair, lhomme des lacunes, et Orwell alors, son Moi-idéal ?

Leys rapporte : « Sa première femme [Eileen O’Shaugnessy], une personnalité admirable qui, littéralement, mourut du cancer sous ses yeux sans qu’il s’en aperçût, tout occupé qu’il était par le souci que lui causaient les souffrances du genre humain ». Vraiment ? La chose est-elle même possible ? Une distraction portée à ce niveau paroxystique relève-t-elle encore du normal, ou faut-il alors parler, sans avoir peur des mots, de pathologique ? 

Un pensionnaire de 8 à 13 ans en perdition à St Cyprian School, dit Tosco Fyvel, qui devint son ami affirma que quand Orwell décrivait l’univers concentrationnaire de 1984, il recyclait des pages préalablement rédigées sur sa vie au pensionnat. D’où une conclusion inévitable : un portrait du communisme soviétique calqué sur les misérables années d’un jeune en difficulté entre les âges de 8 et 13 ans. Fyvelrapporta : « Orwell me dit que […] les souffrances d’un enfant inadapté dans un internat sont peut-être le seul équivalent qu’on puisse trouver en Angleterre de l’isolement qu’éprouve un individu dissident dans une société totalitaire »[6]. « Enfant inadapté », un terme que l’on n’applique pas à soi-même sans de sérieux motifs. Mais nous n’en savons pas plus.

Crick, biographe d’Orwell, rapporte qu’il avait précisément interdit par testament que l’on en sût davantage sur l’homme Eric Blair : « Toute vie, vue de l’intérieur, ne saurait consister qu’en une série de défaites trop humiliantes et trop consternantes pour qu’on puisse seulement les contempler. » Un verdict amer qui ne vaut pas, Dieu merci, pour « toute vie », mais qui apporte un nouvel élément, convergeant comme les autres pour suggérer le diagnostic de syndrome dAsperger : atonie de la dynamique d’affect barrant l’accès au langage figuré parce que chaque expression est décomposée par le sujet en ses différents mots, pris chacun littéralement, insensibilité à l’ironie aussi, difficulté à manipuler les mots abstraits, soit la liste complète de ces éléments dont Orwell recommande que l’on purge la langue anglaise ou ce à quoi il fait misérablement allusion quand il recommande que la philosophie soit « interdite par la loi »

Le « socialisme » auquel l’image d’Orwell s’identifiera n’émergera chez lui que par élimination, comme l’aboutissement d’un très long processus : il ne restera que lui, tout le reste ayant été passé par-dessus bord dans un délestage des options l’une après l’autre.

Rejet pour commencer du système de castes latent de la société anglaise, rejet de la haute culture d’Oxford et Cambridge, dans cet ordre ou dans l’ordre inversé : « Je suis convaincu que la plupart des Indiens, comme du reste la plupart des Anglais, sont des merdes » (cité par Leys). Mais Orwell ne s’arrête pas en si bonne voie : il professe aussi son mépris pour « … tous les buveurs-de-jus-de-fruit, les nudistes, les illuminés en sandales, les pervers sexuels [il était « homophobe » dans le vocabulaire d’aujourd’hui], les Quakers, les charlatans homéopathes, les pacifistes et les féministes d’Angleterre ». George Orwell ou l’art de se faire des amis …

Non, le choix du socialisme comme grande cause à défendre ne lui est pas venu naturellement, c’est le moins qu’on puisse dire. Jugeons-en sur pièce :

« Mais, voyez-vous, j’étais à moitié terrifié par la classe ouvrière […] je me les figurais comme une espèce étrangère et dangereuse ; franchir la porte de ce dortoir me parut comme de m’enfoncer dans quelque souterrain affreux - un égout plein de rats par exemple. J’étais convaincu que j’allais devoir me battre : les gens allaient certainement détecter que je n’étais pas l’un des leurs, et déduire aussitôt que j’étais venu les espionner ; ce qui les amènerait à me rosser et à m’éjecter […] c’était un samedi soir, et il y avait là un jeune débardeur bâti en force, qui était ivre et titubait à travers la salle. Il se tourna, m’aperçut, et roula vers moi, avec sa grosse figure rouge en avant et un éclair louche et dangereux dans le regard. Je me raidis. Ça y était donc, la bagarre allait déjà commencer ! La seconde d’après, le débardeur s’effondra contre ma poitrine en m’entourant le cou de ses bras : "Prends une bonne tasse de thé, mon pote, cria-t-il, larmoyant, prends une bonne tasse de thé" ».[7]

Il faudra attendre, comme l’observe Leys, que Blair soit blessé par une balle fasciste, et découvre que les Staliniens en veulent en réalité davantage à sa peau d’anarchiste à sa façon, pour qu’il découvre sa vocation politique authentique de socialiste, dénonciateur implacable du communisme soviétique. La générosité spontanée des Espagnols et leur dignité, fière en toute circonstance, firent basculer Orwell du côté du bien. La chose n’allait pas de soi : un autre choix possible en cette époque troublée était celui de l’abjection d’un Louis-Ferdinand Destouches, Céline en lettres.

Quant au socialisme en question, voici un avant-goût de la manière dont Orwell envisage sa venue : « [La révolution] fusillera les traîtres, mais elle leur accordera pour commencer un procès solennel et, si cela se trouve, saura même en acquitter certains. Elle écrasera toute révolte ouverte, promptement et sans faire de quartier, mais elle n’interviendra que très peu en matière d’opinion orale écrite »[8] Voilà qui est fait pour nous rassurer…

Quant au contenu : « Le capitalisme aboutit au chômage, à la compétition féroce pour les marchés et à la guerre. Le collectivisme mène aux camps de concentration, au culte du chef de guerre. Il n’y a pas moyen d’échapper à ce processus, à moins qu’une économie planifiée puisse être combinée avec une liberté intellectuelle, ce qui ne deviendra possible que si l’on réussit à rétablir le concept de bien et de mal en politique »[9]. Considération à compléter par : « On pensait d’ordinaire que le socialisme était une sorte de libéralisme augmenté d’une morale. L’État allait prendre votre vie économique en charge et vous libérerait de la crainte de la pauvreté, du chômage, etc., mais il n’aurait nul besoin de s’immiscer dans votre vie intellectuelle privée. Maintenant, la preuve a été faite que ces vues étaient fausses. »[10] Le socialisme est donc impossible. CQFD. 

Le socialisme d’Orwell, dans sa nature profonde, Jean-Claude Michéa s’est longuement attaché à l’extraire de sa gangue, prenant le problème par ce qui est sans doute le bon bout : celui des libertés à défendre et à promouvoir dans le cadre du socialisme en question. Et pour cela, distinguer la liberté selon Orwell de celle selon Sartre caractérisée ainsi : « la liberté comme ce pouvoir métaphysique qu’aurait l’homme de "nier" toute situation constituée, de "transcender" le donné, en un mot, de "s’arracher" à tout ce qui est ». À cela, Orwell oppose une liberté s’inscrivant davantage dans « un code moral traditionnel », pour reprendre l’expression à laquelle il recourt comme à une « contre-valeur » quand il s’en prend au biologiste marxiste J. D. Bernal.

De quoi est-il alors plutôt question chez Orwell en matière de liberté ? « C’est la liberté d’avoir une maison à soi, de faire ce que l’on veut durant ses loisirs, de pouvoir choisir ses distractions plutôt qu’elles ne vous soient dictées d’en haut »[11]. Ou plus concrètement : « le pub, le match de football, le jardinet derrière la maison, le coin de cheminée et a nice cup of tea »[12], tout cela dans The Lion and the Unicorn, un texte de 1941. Autrement dit, le confort des objets qui vous font plaisir à voir et à manipuler ; l’ivresse modérée avec l’excuse que les autres, au même moment et en votre présence, font exactement pareil ; la guerre simulée entre deux équipes, dont l’une est de préférence locale ; voir pousser la végétation au printemps dans un espace à soi ; et pouvoir déglutir un liquide chaud et parfumé quand l’envie vous en prend… Ce qui ne renvoie pas, comme croit le lire Michéa, à la common decency d’Orwell, mais plus simplement à la cosiness britannique, concept intraduisible renvoyant à la familiarité des personnes et des objets et à la satiété sous sa forme élémentaire « petit-bourgeoise » : à son degré zéro, selon l’expression consacrée. Le socialisme d’Orwell, envisagé à sa racine, c’est cela : le droit d’accès pour tous aux satisfactions « petites-bourgeoises ». Un idéal qui pourrait en effet sembler manquer singulièrement d’envergure. Michéa mentionne d’ailleurs : « Cette méfiance bien connue des idéologues de la gauche pour les prolétaires empiriques, toujours suspects de reprendre à leur compte l’idéologie « petite bourgeoise… ».

Notons au passage la conception personnelle très élastique qu’avait Orwell de la common decency dont il était par ailleurs le chantre : les trois demandes en mariage distinctes sur une période de quelques mois seulement (fin 1945 - début 1946), époque durant laquelle il cachait soigneusement sa tuberculose, ou la liste commentée de sympathisants communistes qu’il communiqua au département secret à la propagande du ministère britannique des Affaires étrangères, ce que l’une des personnalités dénoncées, Norman Ian MacKenzie, eut le bon goût de commenter sobrement quand la liste fut divulguée en 1996 : « Les personnes atteintes de tuberculose deviennent parfois très étranges quand vient la fin. » Tuberculose, Asperger, ou quelque affection de ce genre en tout cas. Rendons grâce au Ciel qu’Orwell ait cependant su tirer le meilleur de son incapacité à vivre dans la compagnie des autres. 

Qui était-il donc en résumé, cet Eric Blair qui parvint à nous faire croire que George Orwell, c’était lui ?

Quand Jean-Claude Michéa intitula un essai publié en 1995 Orwell Anarchiste Tory, il reprenait une boutade que celui-ci avait faite parlant de lui-même : anarchiste du Parti conservateur (« a Tory anarchist »), un grand écart qui n’était pas sans rappeler l’affirmation pince-sans rire de John Maynard Keynes vingt ans plus tôt, qu’il appartenait à « l’extrême gauche » du Parti libéral, une aile dont il ne fut jamais bien entendu que l’unique représentant. Je préfère quant à moi qualifier Eric Blair d’accidental Socialist : Socialiste malgré lui.

Bien qu’il ne se prévalût qu’en une seule occasion du label « socialiste » (sortant d’une réunion de cabinet du Premier ministre travailliste Ramsey MacDonald et s’adressant à ceux qui attendaient là, leur disant : « Le seul socialiste dans la salle, c’était moi ! »), Keynes était quant à lui un socialiste instinctif, lexemple type de cette aristocratie « de robe », ou plutôt « de toge » que l’on trouve à Oxbridge, mais faisant preuve du common touch : cette prédisposition à parler d’égal à égal aussi bien avec les « grands de ce monde », ou réputés tels, qu’avec les gens dans la foule. Parce que dans le « frères et sœurs en savoir » d’Oxford et de Cambridge, il n’y a pas que les connaissances, il y a aussi les « frères et sœurs ». Il y a bien sans doute quelques ratés ici ou là - il y en a toujours - mais de la même manière que l’on n’apprend pas l’intuition à un enfant, car elle vient toute seule avec les connaissances, on n’apprend pas le common touch non plus : lui aussi vient naturellement avec un certain dévouement au service du savoir. On n’imagine pas Keynes rayant le trac à l’idée qu’il s’apprête à entrer dans un asile de nuit : il y serait « chez lui » comme en tout autre endroit où l’on trouve du monde.

Eric Blair au contraire aura dû se bricoler son common touch. Il lui viendra, comme l’a noté Leys, en Catalogne : « La communion authentique et intégrale à laquelle il aspirait, ce n’est que dans la guerre civile d’Espagne qu’il la connaîtrait enfin […] il ne lui était plus nécessaire de recourir à une laborieuse mascarade prolétarienne : la vérité des armes suffisait » (p. 42-43). La pièce manquante du puzzle que serait Orwell viendrait à Blair du coup de foudre qu’il éprouverait pour cet Italien jovial et baraqué qu’il rencontrerait « dans la caserne Lénine à Barcelone, la veille de [son] engagement » :

« Quelque chose dans son visage m’émut profondément. C’était le visage d’un homme capable de tuer, ou de risquer sa vie pour un ami - cette sorte de visage que notre imagination prêterait à un anarchiste… »[13] Même s’il se croit obligé d’ajouter : « il devait plus que probablement être communiste », l’horreur absolue ! Qu’importe, il était frère. En découvrant la fraternité, la chenille Eric Blair s’était muée en papillon nommé « George Orwell ». Et si ce dernier, romancier, essayiste, polémiste, fut un socialiste autoproclamé, de la variété véhémentement anticommuniste, son alter ego Eric, prêtant à George sa plume, était lui un conservateur de facture assez conventionnelle, avec inclinations populiste et antifasciste. 

Que révèlent les pensées que nous aimerons retenir dOrwell ? Guère plus que cette conclusion de sens commun que la vie est plus aimable si l’on est civil plutôt qu’atrabilaire (on relira avec plaisir à ce sujet Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux).

Quelques perles :

« Le vrai problème est : comment rétablir une attitude de vie religieuse, tout en acceptant le fait que la mort est définitive. »
« La mort n’a rien d’effrayant quand les choses auxquelles nous tenons, nous survivront. »
« Les hommes ne sont décents que dans la mesure où ils sont privés de pouvoir. »

Si chacun, ayant en mémoire ces quelques préceptes, se conduisait en brave homme ou en femme pleine de bonté (la common decency), la vie mériterait déjà d’être vécue. Il y a là une philosophie inattaquable, bénéficiant en sus d’être à la portée de chacun : sans recours aucun à cette philosophie d’intellectuels qui, dans les termes d’Orwell, « devrait être interdite par la loi ».

[1]  Mil neuf cent quatre-vingt-quatre (en toutes lettres) dans l’édition de Philippe Jaworski.
[2]  Simon Leys, Orwell ou l’Horreur de la politique, Paris, Hermann, 1985.
[3] George Orwell, The Road to Wigan Pier, 1937.
[4] Jean-Claude Michéa, Orwell Anarchiste Tory,1995 (5e éd., Flammarion, 2020).
[5] Bernard Crick, George Orwell, a life, Boston, Little, Brown & Co., 1980.
[6] T. R. Fyvel, George Orwell : a Personal Memoir, London, Weidenfeld & Nicolson, 1982.
[7] George Orwell, op. cit., 1937.
[8] George Orwell, Collected Essays. Journalism and Letters of George Orwell, volume 2, Harmondsworth, Penguin, 1968.
[9] George Orwell, Collected Essays. Journalism and Letters of George Orwell, volume 3, Harmondsworth, Penguin, 1971.
[10] George Orwell, Collected Essays... op.cit., volume 2, Harmondsworth, Penguin, 1968.
[11] George Orwell, Collected Essays... op.cit., volume 2, Harmondsworth, Penguin, 1968.
[12] Ibid.
[13] George Orwell, Homage to Catalonia, 1938.

Paul Jorion

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