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Naître fautive

À la fin de l’année dernière, la maison Des Femmes – Antoinette Fouque a édité un magnifique coffret en l’honneur de Clarice Lispector, pour le centenaire de sa naissance. On ne peut s’empêcher de penser aux circonstances très particulières dans lesquelles est venue au monde Chaya Pinkhasovna Lispector, dans un shtetl d’Ukraine en 1920...
Clarisse Lispector
La passion selon G.H.
À la fin de l’année dernière, la maison Des Femmes – Antoinette Fouque a édité un magnifique coffret en l’honneur de Clarice Lispector, pour le centenaire de sa naissance. On ne peut s’empêcher de penser aux circonstances très particulières dans lesquelles est venue au monde Chaya Pinkhasovna Lispector, dans un shtetl d’Ukraine en 1920...

Bien qu’elle ait écrit une œuvre abondante composée de nouvelles, contes, romans et d’une correspondance riche et fascinante, dans une prose sublime, célébrée dans le monde entier, la plume brésilienne de Clarice Lispector est restée longtemps inconnue en France. L’éditrice Antoinette Fouque s’est attachée à réparer cette lacune. Après sa mort en 1977, elle a acheté l’ensemble des droits de publication de son œuvre (mis à part ceux de son roman Le Bâtisseur de ruines [1]). Et au fil des années, une quinzaine de ses livres ont été traduits, dont une édition intégrale de ses nouvelles et deux ouvrages de correspondances.

Ce coffret qui vient de paraître associe La Passion selon G. H., le grand « classique » de Lispector, à L’Heure de l’étoile, le dernier livre paru de son vivant. Il renferme également un livret illustré de quelques photographies et de fac-similés inédits de certains de ses manuscrits. 

« Il y a quelque chose que j’aimerais dire, mais je ne peux pas. Et il sera très difficile pour quiconque d’écrire ma biographie », avait confié Clarice Lispector en 1971.

De nombreux commentateurs ont supposé que ce « quelque chose » avait un rapport avec le viol subi par sa mère au cours d’un pogrom en Ukraine. Devenue syphilitique à la suite de cette agression, Mania Lispector avait espéré guérir grâce… à la survenue d’une grossesse. Une superstition locale voulait que la femme enceinte fût protégée contre la syphilis. C’est dans cet esprit qu’elle et son mari auraient conçu leur troisième fille, Clarice (Chaya, de son vrai prénom). Cette histoire du bébé guérisseur est racontée par l’écrivaine dans une chronique qu’elle signe dans le Jornal do Brasil [2] en 1968 (Appartenir en est le titre.) C’est la seule allusion qu’elle fît aux circonstances de sa naissance. Certains critiques pensent que Lispector ressentait comme fautif le fait de ne pas avoir, en naissant, guéri la maladie de sa mère. Cette dernière devait en effet succomber après une lente et douloureuse dégradation – Clarice avait alors 9 ans.

Relisant minutieusement une chronique de 1968, nous découvrons ceci : « Je n’appartenais à rien ni personne. Je suis née gratuitement. » Une telle affirmation a de quoi troubler… D’autant qu’on retrouve encore cette idée dans L’Heure de l’étoile : « [...] je sens que je vis en pure perte. Je mène une existence parfaitement gratuite. » 

Dans la biographie très fouillée qu’il consacre à l’écrivaine, Benjamin Moser [3] aborde plusieurs fois la question de sa naissance. Il écrit que Clarice Lispector était « plus concernée par la signification métaphysique de la naissance en soi que par les données topographiques relatives à la sienne. » Plus loin, il montre que « Clarice Lispector voulait plus que tout au monde réécrire l’histoire de sa naissance » : « Je suis brésilienne, disait-elle, un point c’est tout. » Un fait est certain : Lispector a beaucoup travaillé son image et construit le mystère dont elle voulait s’entourer. Elle n’a pas hésité à mentir à cette fin, ou plutôt à façonner la vérité selon son désir. Elle avait une réputation d’affabulatrice, confie son biographe. Dans les quelques entretiens qu’elle a accordés, elle déclarait être arrivée au Brésil avec sa famille à l’âge de deux mois, alors que son biographe établit de manière certaine qu’elle avait un an. Ailleurs, elle a dit venir d’un village si petit qu’il n’existait même pas sur la carte et que ses parents, déjà sur la route de l’exil, n’avaient fait qu’y passer pour l'accouchement. À d’autres moments, elle a affirmé son ignorance de l’endroit d’où elle venait. Quant à l’origine de son patronyme, elle a brodé plusieurs petites histoires, dont la prétendue étymologie latine de son nom : lis (la fleur) et pector (la poitrine). Dans des notes personnelles, elle a écrit : « l’idéal serait d’aller dans le petit village de Russie, et de naître dans d’autres circonstances. » Elle a expliqué quelque part que sa terre natale n’avait laissé aucune trace en elle. Tous ces éléments superposés nous amènent évidemment à nous interroger sur la filiation véritable de l’écrivaine... 

Ce « quelque chose » qu’elle aimerait dire, sans pouvoir le faire, aurait-il un lien avec sa généalogie ? Sa mère est certes devenue syphilitique à la suite d’un viol. Mais rien ne prouve que Clarice Lispector ne soit pas née de cette agression. Benjamin Moser, dans sa biographie, ne parvient pas à établir de manière précise la date du viol ; il ne fait qu’émettre des hypothèses en fonction de la date de naissance de l’écrivaine. La belle histoire du bébé guérisseur aurait-elle été inventée par ses parents ? Ou par Lispector elle-même ? Cela supposerait alors qu’elle ne fût pas ignorante du crime dont elle était issue. Et permettrait de comprendre pourquoi « il sera[it] très difficile pour quiconque d’écrire [sa] biographie »… Et bien sûr aussi pour quelles raisons cette vérité était indicible. Il est beaucoup question de secret dans son œuvre. Dans ses entretiens aussi. Le dernier qu’elle donne est filmé. Le journaliste l’interroge sur ce qui peut « pousser un adulte à devenir triste et solitaire », elle lâche : « C’est un secret. Désolée… je ne vais pas répondre… » À la fin de l’entretien, elle demande au journaliste de ne pas diffuser le film avant sa mort. Et termine par ces mots : « Je parle depuis la tombe. » 

[1] publié en 1970 par Gallimard.
[2] Ces chroniques, publiées chaque samedi entre août 1967 et décembre 1973, ont étérassemblées dans La Découverte du monde par les éditions Des Femmes en 1995.
[3] Benjamin Moser, Pourquoi ce monde : une biographie de Clarice Lispector, Des femmes, 2012.

Patricia De Pas