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Naissance du poème

Article publié dans le n°1181 (16 oct. 2017) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Les mots frottés en trop d’emplois sont usés, ils se vident de sens. En de nouveaux territoires poétiques, une étincelle peut les ranimer.
Erwann Rougé
L’Enclos du vent
Les mots frottés en trop d’emplois sont usés, ils se vident de sens. En de nouveaux territoires poétiques, une étincelle peut les ranimer.

L’Enclos du vent, par sa paradoxale assise, offre la surprise d’un complément du nom qui dément la clôture : le vent transporte, il éloigne, il ignore les frontières. La liberté, il l’exerce sans conscience : il déborde, il passe et retourne. Ce vent « ineffable[1] » qu’Erwann Rougé nous a déjà invités à « nourrir[2] », il ne peut se capturer. Par quelle alchimie ce livre l’enclôt-il ?

Le premier poème l’affirme :

« ce que l’on entend dans la résine
ce qui fend le laiteux de la brume
le vent ne l’écrit pas
défait tout ce que l’on sait
de la chevelure des ronces »

Il crée de discrets passages, comme le livre. Entre les photographies de Magali Ballet et les poèmes d’Erwann Rougé, nulle soumission : un pont, qui n’est pas de l’ordre de la figuration, relie les mots aux images balayées. On peut souligner la qualité de l’édition : textes et photographies (en quadrichromie) sont unis sous la couverture, dont l’unique rabat enserre les pages. Nous sommes immergés dans le paysage, dans la familiarité des arbres, par un vert traversé de bleu crépusculaire ou augural. Quelque chose passe, bouge, bat.

Les paysages apparaissent ou s’effacent. Est-ce la tombée de la nuit ou la naissance du jour ? Les masses colorées se fondent, le dessin n’apparaît pas encore (ou plus). Ce que nous commençons à discerner sera-t-il vraiment ? Pour le lecteur, des paysages intérieurs naissent de l’indistinction.

Poème entre cime et faille, nous vivons une navigation insolite dont les arbres sont les amers dressés. Dans ce monde, « le poème brûle ». Le corps est une partie de ce paysage à la vie tremblante et sensuelle, où la Création sans cesse se rejoue :

« il y eut l’extase des eaux       ses vagues lentes
le chemin d’ocre »

Ce monde vit aussi dans sa profération, comme si le poème passé par les lèvres pouvait créer ces zones traversées, « tout ça dans un regard » pour un paysage intériorisé. L’absence se délimite, la présence se précise, comme l’attente de « cette commotion d’aimer ». Les mots et les choses se sont mêlés, ce qui naît a fondé le poème.

[1]. Erwann Rougé, Ineffable Vent, La Canopée, 2008.
[2]. Erwann Rougé, Nourrir le vent, La Canopée, 2004.

Isabelle Lévesque

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