A lire aussi

Mystères bédouins

Par la diversité de leurs objets et de leurs démarches, les recueils d’articles permettent d’échapper à tout dogmatisme. S’occupant d’un objet diffus – les Bédouins d’Arabie –, les enquêtes successives de François Pouillon montrent quelques-unes des facettes de cette société, sans prétendre à l’exhaustivité ni en oublier les limites : il laisse ainsi au lecteur la liberté de compléter ou même de refuser telle ou telle analyse, ce qui lui octroie, en outre, le choix du type de lecture. Enfin un livre qui nous laisse respirer !
François Pouillon
Bédouins d’Arabie. Structures anthropologiques et mutations contemporaines
Par la diversité de leurs objets et de leurs démarches, les recueils d’articles permettent d’échapper à tout dogmatisme. S’occupant d’un objet diffus – les Bédouins d’Arabie –, les enquêtes successives de François Pouillon montrent quelques-unes des facettes de cette société, sans prétendre à l’exhaustivité ni en oublier les limites : il laisse ainsi au lecteur la liberté de compléter ou même de refuser telle ou telle analyse, ce qui lui octroie, en outre, le choix du type de lecture. Enfin un livre qui nous laisse respirer !

Au moyen de l’étiquette de « Bédouins », François Pouillon nous conduit vers un objet que l’on rencontre depuis au moins Ibn Khaldûn (1332-1406), mais aussi, et surtout sous nos yeux, vers des éleveurs qui s’ingénient par tous les moyens à trouver, dans le désert, assez d’herbe pour leur bétail. Pour accéder à cet objet fuyant, François Pouillon nous présente d’abord ce qu’il appelle la « méthode orientaliste », démarche directement issue de la scolastique et donc de la philosophie arabe de l’époque, qui consiste à chercher les choses dans les mots. Anthropologue, il ne peut alors que constater la rupture entre ces textes et les réalités que révèlent ses enquêtes – « les évidences de l’observation », dit-il.

Il explore ensuite les divers écrits sur le sujet, définissant, pour chacun, les conditions de la recherche, le point de vue adopté, soit, en un mot, leur place dans l’historiographie des Bédouins. Comment en effet s’étonner que les comptes rendus des séjours en Orient deviennent de plus en plus riches ? Le romantisme renonce en effet à la « fureur des idées » (Flaubert) de la période antérieure pour multiplier descriptions et détails minuscules. Même si, nécessairement, perspicacité, durée du séjour et compétence varient énormément d’un auteur à l’autre, la confrontation des textes permet de croiser les perspectives et de mieux préciser les limites de chacun. L’admiration proclamée pour certains auteurs, comme Charles Montagu Doughty (1843-1926) ou Jacques Berque (1910-1995), qui ne va pas sans critique, permet de rendre plus saisissantes les appréciations moins flatteuses envers d’autres auteurs.

Cette exploration des déserts peut aussi suivre des chemins plus curieux, comme cette poursuite du mythe du cheval arabe, qui a occupé nombre de personnes depuis Napoléon Ier et suscité expéditions et commerces ; ce fut surtout un vecteur de voyages et de recherches, nous dit François Pouillon, bien loin des affirmations des éleveurs et des commerçants. La recherche du « foyer de la race arabe » imaginé et mythifié n’en a pas moins justifié plusieurs expéditions au centre de l’Arabie, amenant providentiellement, chaque fois, des gerbes d’informations sur les Bédouins.

Pour utiliser avec pertinence ces résultats aux qualités forcément inégales, François Pouillon adopte une démarche précise, celle d’une certaine anthropologie qui, au lieu d’imposer a priori des totalités nécessairement harmonieuses – qu’on les appelle « culture », « structure », « ethnie » ou autres –, cherche à expliquer les contradictions tant entre les discours et pratiques qu’au sein même des expériences mises en œuvre ou des commentaires qui en résultent. Celle-ci commence par repérer un clivage entre les propos des personnes étudiées pour essayer de comprendre la situation des enquêteurs et des locuteurs qui l’ont suscitée. Ainsi, quand François Pouillon constate une contradiction, il s’interroge sur les causes de ce hiatus.

Un des chapitres les plus suggestifs du livre le présente envoyé par un organisme d’aide au développement, chargé de dénombrer les ressources agricoles de différentes zones pastorales entre l’Arabie et la Tunisie, en passant par le Sénégal. C’est là en particulier qu’il se heurte au refus des éleveurs qui ne veulent ou ne peuvent pas lui dire le nombre d’animaux qu’ils gardent. Il s’interroge donc sur ces censures et, pour cela, mobilise toutes les informations que lui fournissent enquêtes, relations et érudition. Il y voit nécessairement la rupture entre la large échelle et les réalités, entre le point de vue divin (qui regarde les êtres humains comme des fourmis afin pouvoir les réduire à des chiffres) et les obscures pratiques des éleveurs (attachés aux relations singulières et personnelles avec leurs bêtes). Comment expliquer cette contradiction ? La tradition comptable dite « économique » explique sans peine les intérêts des organismes chargés du développement. Mais l’ignorance des Peuls sénégalais du nombre de leurs bêtes apparaît beaucoup plus mystérieuse. François Pouillon interroge les vachers, leurs paroles et, surtout, leurs silences. Il rencontre donc la rupture entre les pratiques – les relations singulières à chaque animal du troupeau – et le point de vue externe, le nombre de bovins vu du ciel, discours radicalement étranger à ceux qui soignent et qui connaissent les bêtes. Cette situation vécue à une échelle microscopique, relatée par les observations de l’enquêteur et les propos des éleveurs, organise l’ensemble du livre. Tout s’apprécie à l’aune des rencontres, au-delà de la diversité des « cultures » et des langues. 

Le livre ne veut donner que quelques réponses locales à cette question fascinante : comment arriver à vivre dans un monde hostile, malgré les sécheresses, les tribulations politiques, les bouleversements techniques et les multiples contraintes chaque fois nouvelles ? François Pouillon nous décrit – et c’est la force de sa recherche des contradictions – de nombreux succès, mais aussi des échecs non moins cuisants. Saisir les occasions, compenser les échecs, savoir profiter des bonnes années (« pluvieuses » ou généreuses), constituent le mode de vie des Bédouins, dans lequel certains gagnent et d’autres perdent. Le monde qu’analyse François Pouillon est celui de la contingence. Dans l’incertitude, les inéluctables paris conduisent à de dramatiques situations, la ruine d’un antique lignage ou le triomphe d’un autre.

Dans ces circonstances, l’enquêteur ne peut donc poser aucune présomption, aucune hypothèse. Ses affirmations ne reposent que sur les propos de ceux qu’il appelle des « informateurs », en petit nombre et dotés d’expériences localisées. Mais ce qu’il perd en ampleur, il le gagne en assurance et en profondeur, car ses interlocuteurs parlent de ce qu’ils connaissent personnellement, de leur vie. Une certaine démarche anthropologique se dégage ainsi au fil des pages : une échelle microscopique et un point de vue interne, celui des Bédouins.

On peut enfin trouver, dans Bédouins d’Arabie, et ce n’est pas la moindre leçon du livre,la confrontation entre ce qui pourrait s’appeler l’« écriture grise », celle des rapports officiels tels qu’ils sont reproduits en annexe, et une poétique qui utilise toutes les ressources disponibles, de l’humour aux ruptures de ton, sans oublier le collage de divers types de documents. François Pouillon utilise toutes ces figures de rhétorique, affirmant que l’anthropologie doit enfin renoncer au plus vite au « cortège épuisant des phrases immobiles », comme le réclamait, il y a déjà quelques décennies, Roland Barthes.

[­Extrait]

« Parce que l’on ne s’y est risqué que difficilement, parce que ceux qui en sortaient furent souvent assez dépenaillés et parfois même violents, les déserts arabes sont peuplés de fantasmes. Pourtant, l’histoire atteste que les gens qui s’y trouvaient s’y sont avancés en cherchant à exploiter au mieux un espace rébarbatif, par le mouvement qui permet de répondre à la précarité et à l’aléa. […] Ces nomades, poètes réputés parce que la poésie est une chose légère à transporter, sont néanmoins l’objet des fables les plus extravagantes. Et ce n’est pas d’hier. […]

L’époque contemporaine n’a fait qu’y rajouter en fantasmagories. Et ce ne fut ni le romantisme tardif du colonel Lawrence, ni la prise du pouvoir, après une éclipse quasiment d’un siècle, d’un rejeton de la dynastie saoudienne, ‘Abd al-‘Azīz (1876-1953), installant un royaume sur presque toute la Péninsule. Ce fut la découverte miraculeuse, et perçue par les intéressés comme une bénédiction divine, d’un des plus grands gisements de pétrole de la planète. Le jeu des fantasmes changea alors radicalement. Il n’était plus désormais question que d’États rentiers et de villes-champignons installées dans le désert. Sur cette infrastructure diablement solide, on basculait dans les considérations les plus folles. Associés qu’ils étaient à des infrastructures urbaines d’un modernisme futuriste impressionnant, les ressortissants de cette région étaient à la fois les plus débauchés des touristes et les plus fanatiques des musulmans, cumulant un recours moyenâgeux aux châtiments corporels et une condition faite aux femmes d’un archaïsme fou. En outre, ces citoyens rentiers, rois fainéants aussi oisifs qu’incompétents, nageant dans une piscine d’or comme l’oncle Picsou de Mickey Magazine, régnaient orgueilleusement sur une population d’immigrés parias et déversaient sur la planète musulmane et au-delà des subventions aux entreprises intégristes et bientôt terroristes.

Il ne s’agit pas dans ce livre de réhabiliter ni même de corriger. Ces affirmations excessives et souvent fantasmatiques doivent bien avoir quelque fondement. Mais je voudrais les remettre dans leur cadre pour ce qu’elles ont de partial et de partiel. Le sensationnalisme journalistique, la théorie du complot qui fait décliner toutes les opérations terroristes de quelque cerveau saoudien, autant dire un Deus ex machina, manque singulièrement de précision. Surtout, cela n’épargne personne alors que dans l’espace saoudien, tout le monde n’est pas émir prébendier rentier. Il s’agit donc de dire que tout ne se réduit pas à ces images d’ailleurs excessivement contradictoires et qu’il existe dans la péninsule Arabique, fût-ce de manière résiduelle, comme on le dirait en France de nos paysans, des gens qui vivent de leur travail, en relation à un environnement difficile. […]

Sans doute ce témoignage direct dont j’ai pu être porteur est-il déjà ancien, et il y a eu depuis deux guerres du Golfe, une restructuration des espaces désertiques sous l’égide de Daech. Il ne s’agit pas ici non plus de faire une géopolitique actuelle dont les experts à bretelles qui informent les médias ne sont pas avares. Il s’agit seulement, par un détour par la longue, la très longue durée, de ramener un groupe social central dans l’Islam dans les coordonnées de l’anthropologie et de l’histoire, celle-ci devant échouer sur la rive de l’actualité. »

François Pouillon, Bédouins d’Arabie, p. 7-10

Bernard Traimond