A lire aussi

Montaigne est-il philosophe ?

À une échelle nécessairement moindre mais à l’image de Shakespeare, « l’industrie Montaigne » nous apporte en une seule année plusieurs livraisons en langue française (Bakewell, Compagnon, Desan, Dupeyron, Manent). Chacun de ces auteurs lit l’humaniste selon le statut qu’il lui attribue. Si Montaigne est philosophe, il s’agira de retrouver la logique de sa pensée en s’appuyant sur le détail de son texte.
Pierre Manent
Montaigne. La vie sans loi
À une échelle nécessairement moindre mais à l’image de Shakespeare, « l’industrie Montaigne » nous apporte en une seule année plusieurs livraisons en langue française (Bakewell, Compagnon, Desan, Dupeyron, Manent). Chacun de ces auteurs lit l’humaniste selon le statut qu’il lui attribue. Si Montaigne est philosophe, il s’agira de retrouver la logique de sa pensée en s’appuyant sur le détail de son texte.

En revanche, si Montaigne est anthropologue ou historien ou même « essayiste » au sens actuel du mot, il faudra contextualiser ses écrits, voir comment il trouve et traite ses sources afin de le lire en relation avec un référent dont il rend compte, comme le fait Dupeyron dans son Montaigne et les Amérindiens (1). Si l’avènement des professeurs philosophes (Kant, Hegel...) a imposé une certaine poétique à la discipline, le traité ou la monographie, dans un même mouvement il a aussi rejeté Montaigne dans les études littéraires, comme nous l’avait révélé Christian Delacampagne. Chacun continuait pourtant à explorer sa propre perspective pour dévoiler quelque nouvel aspect dans ce monument polymorphe que sont les Essais.

Pourtant, considérant que Montaigne a refusé de faire l’histoire de son époque, tâche pour laquelle il a été sollicité, Pierre Manent fait de lui un philosophe et à ce titre le lit d’une certaine manière. Il recherche l’explicitation de théories et de systèmes au moyen de différents concepts. Il se donne ainsi la tâche de parcourir les Essais pour en comprendre la logique interne, posant, selon la formule de Foucault dans Naissance de la clinique, l’excès du signifié sur le signifiant. Même si Montaigne nous dit beaucoup, il ne nous dit pas tout et dans son texte nous pouvons trouver, même occulté, l’essentiel qu’il suffit de mettre au jour. Ce « reste nécessairement non formulé de la pensée que le langage a laissé dans l’ombre » doit être explicité par l’analyse philosophique.

Les informations nécessaires à l’étude se trouvent toutes dans le texte. Donc une seule source, les Essais, un seul point de vue, celui de leur auteur, Montaigne, avec un seul objectif, l’expression limpide de sa pensée jusque dans ses moindres recoins. Manent recourt également aux anciens ne serait-ce que pour apprécier la lecture que Montaigne fait d’eux, mais surtout il se réfère largement aux critiques des auteurs qui lui ont succédé, Rousseau et plus encore Pascal. Mais il ne s’agit, y compris en raison de leurs divergences qui n’ont pas empêché une lecture attentive, que de préciser la pensée de Montaigne. Surtout, et pourquoi pas, peu de références aux contextes de production et de réception des Essais, qu’ont accumulés des siècles de recherche. Cette étude philosophique s’oppose à une analyse génétique.

Cette ligne de lecture propose des directions précises. Qui prend-elle pour interlocuteur privilégié de Montaigne ? Machiavel, car celui-ci par ses thèmes et sa poétique s’inscrit dans le regard d’en haut, se cantonne à l’échelle de la nation, reste dans le « provincialisme des généralités », comme aurait dit Jacques Berque. Je ne veux évidemment pas dire que cette échelle ne se trouve pas chez Montaigne, ou que la liberté du lecteur ne l’autorise pas à l’y rechercher. Je veux simplement souligner qu’il est possible de trouver des matériaux qui répondent à cette perspective et Manent le montre bien, à condition de voir qu’elle n’est pas exclusive. Si importants qu’ils soient, les livres ne jouent qu’un rôle limité chez Montaigne alors que les expériences, les siennes et celles des autres, fussent-elles écrites, fondent une large part de ses réflexions. D’ailleurs, Pierre Manent souligne que sa propre position s’inscrit entre « une philosophie, une religion, une politique “supercéleste” » et « l’homme ».

Une échelle, un point de vue, des objets choisis parmi d’autres, permettent de parcourir les Essais pour en relever les logiques, les présupposés et les conséquences. Manent sélectionne nécessairement quelques-uns des innombrables thèmes qu’évoque Montaigne, autour de l’inéluctable opposition entre les paroles et les actions, question évidemment centrale. Décliné autour de quatre objets – les relations entre les êtres humains, le rôle de la parole, celui de la coutume, et enfin les possibilités d’échapper aux contraintes –, ce parcours permet d’expliciter sinon une doctrine du moins une philosophie, des idées générales à la fois organisatrices des constatations, objets de débats et guides pour l’action.

Manent prend ainsi le contre-pied d’un Dupeyron qui sur une seule question décline les innombrables facettes parfois contradictoires que déploie Montaigne quand il s’intéresse aux Amérindiens (2). Les deux philosophes – Manent et Dupeyron – s’opposent sur différents aspects : faut-il s’intéresser à la fraction ou à l’ensemble, à la genèse ou au résultat ? Ces alternatives opposées proposent des démarches et des objets divergents chez ces deux philosophes. Chacun fournit ses pièces à conviction, présente ses preuves, agence les éléments de son dossier.

Manent fait de Montaigne un philosophe en posant un dualisme et une symétrie, histoire/philosophie, singulier/général, oubliant que depuis quelque temps des philosophes (Foucault), des anthropologues, pas seulement des historiens, se sont précipités dans le singulier. Par quelles procédures peut-on induire de la « marqueterie mal jointe », selon les propres termes de Montaigne (III, 9), des théories et systèmes comme le suppose une « tradition » philosophique ? Il faut pour arriver à cela imposer un récit tel que celui que je viens de présenter, choisir çà et là les citations qui répondent aux questions posées, présenter l’ensemble selon un ordonnancement harmonieux.

Il est évidemment tout à fait légitime de s’opposer à ce que veut nous imposer un auteur et de proposer, à partir de ses textes, les interprétations les plus diverses, à condition cependant d’en donner les preuves. D’ailleurs, dans la voie qu’il a choisie, Pierre Manent trouve sans peine des prédécesseurs, à commencer par Pascal qui lui aussi débattait dans ses Pensées de théories qu’il trouvait chez Montaigne. Cette démarche constitue une posture parmi d’autres, inscrite dans une certaine conception de la philosophie qui, à la différence de Montaigne, ne se « retient [pas] d’apparaître comme telle », selon la formule qu’il utilise lui-même.

  1. Jean-François Dupeyron, Montaigne et les Amérindiens, Le Bord de l’eau, 2013.
  2. Dupeyron précise sa démarche dans un entretien publié sur le blog : https:/antropologiabordeaux.wordpress.com
Bernard Traimond

Vous aimerez aussi