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Liberté hautement surveillée

Article publié dans le n°1112 (16 sept. 2014) de Quinzaines

Selon ce que l’on pense, ce que l’on croit, la culture à laquelle on adhère, selon les maîtres qu’on se donne, on utilise certains mots, on en rejette d’autres. Et de ce fait on se trahit.
Eric Reinhardt
L'amour et les forêts
Selon ce que l’on pense, ce que l’on croit, la culture à laquelle on adhère, selon les maîtres qu’on se donne, on utilise certains mots, on en rejette d’autres. Et de ce fait on se trahit.

Dans son roman, Éric Reinhardt use à plusieurs reprises des mots « mental » et « ressenti », substantivés. « Elle réclamait l’audace de décider enfin […] quelle personne elle voulait être, de s’essayer à de nouvelles mises en lumière de son mental ». « Son plus grand défaut dans la vie est de trop s’occuper du ressenti des autres. »

Le substantif « mental » fait référence à un mode de pensée, issu des neurosciences, qui mécanise la psyché en la subordonnant au corps et à ses « ressentis ». L’auteur utilise-t-il ces termes en connaissance de cause, ou parce qu’ils font partie de son vocabulaire ? Toujours est-il qu’ils font figure de lieux communs et qu’ils ne véhiculent que des idées communes et à la mode, qu’on n’a pas pris la peine de réexaminer.

Est-ce à cause de cette toile de fond conceptuelle que le roman d’Éric Reinhardt, à d’autres titres passionnant, donne l’impression de flou, sinon d’incohérence, quand on cherche à comprendre où il veut en venir, comme si ses personnages ne savaient que penser, que vouloir ?

Le personnage principal, Bénédicte Ombredanne, rencontre Éric Reinhardt (présent dans son propre roman) car elle l’a lu avec ferveur. Bien vite, dès la deuxième et ultime rencontre, elle lui fait le récit de sa vie : elle étouffe dans son couple, ne peut s’en évader afin de « retrouver, intacte, sa propre grâce évanouie ». Or comment s’y prend-elle ? Elle cherche un homme sur internet – échappatoire et non libération, Tristan et Iseut dans l’ordinateur !

L’amour serait-il, aujourd’hui comme autrefois pour Mme Bovary, le seul recours contre l’enfermement, l’étroitesse conjugale ? Quand on est Bénédicte Ombredanne, agrégée, professeur de lycée, éprise de grands auteurs comme Mallarmé, n’a-t-on pas d’autres perspectives, d’autres méthodes de délivrance ? En tentant, par exemple de changer de métier, puisqu’elle n’aime pas le sien. Ce qui aurait pour avantage d’éviter la spirale de la faute : je suis coupable et je mérite mon châtiment.

Après avoir clamé son intention de retrouver la liberté et pris un amant pour le prouver, elle renonce aussitôt à quitter son mari, à rejoindre son amant. Pour quelles raisons ? Comme l’héroïne de L’Inconnue dans la nouvelle de Villiers de L’Isle-Adam, parce qu’elle ne croit qu’à la merveille de la première rencontre, qu’il s’agit de ne pas dégrader en vivant un amour au long cours. Elle réclame « une minute irradiante ». C’était le point de vue de la princesse de Clèves, elle s’enfermait dans un couvent ; Bénédicte Ombredanne s’enferme dans la prison de son mariage. « Toute chose n’est qu’illusion ici-bas […] Bien que vierge, je suis veuve d’un rêve et veux rester inassouvie », déclare Bénédicte Ombredanne déguisée en personnage de Villiers dans le bref intermède qui clôture l’épisode d’amour fou.

Au début du roman (qui est également le début du récit de Bénédicte à l’écrivain), le mari prend conscience, en écoutant une émission de radio, qu’il se comporte en « harceleur ». Il en est horrifié. Pourquoi alors sa découverte, que suit une crise de désespoir, reste-t-elle sans effet ? Pourquoi l’épouse n’en profite-t-elle pas pour s’expliquer, obliger le mari et leur vie à changer ?

On dirait que l’auteur a disposé ensemble une série de témoignages empruntés à des femmes différentes, en a réduit les personnages, l’essentiel des malheurs étant attribué à Bénédicte Ombredanne.

Néanmoins, en dépit de nos réserves initiales, du mélange peu convaincant du fantastique avec un réalisme qui peut aller jusqu’au trivial (comme la séquence de la recherche du partenaire sur internet), la partie du roman consacrée aux tourments infligés à l’épouse par le mari méticuleusement sadique et bien-pensant est tout à fait impressionnante. On n’en sort pas indemne, on y pense plusieurs jours après la fin de sa lecture, on devient lui ou elle, tant les comportements, les situations, les caractères en évoquent d’autres, plus proches de nous. C’est dire qu’on entre sans pouvoir se préserver dans « la machine à accuser, la machine à questionner, la machine à calomnier, la machine à recouper, la machine à enquêter ». À peine parvient-on à terminer le livre, à accompagner la malheureuse au bout de son calvaire.

L’histoire est racontée par Bénédicte elle-même, par l’écrivain, par la jumelle et par les personnages que l’un ou l’autre fait parler. Le monologue à plusieurs voix finit par composer une étrange musique, avec des dissonances, celles-ci réussies. Quelqu’un affirme (c’est la jumelle) que Bénédicte fut incapable de tromper son mari et de prendre un amant. Mais alors, si le moment si important de la rencontre est fantasmé, si Bénédicte invente, l’auteur aussi ; et tout ce qu’il propose se met à tournoyer, à s’infléchir et à se colorer différemment, suivant l’humeur ou la lumière.

On en vient peu à peu à douter, à suspecter chacun de feindre ou de mentir. Où est la vérité ? Tout n’est-il pas fiction ? Le personnage du tourmenteur, envisagé sous un autre angle, ne peut-il, à son tour, devenir tourmenté, harcelé, acculé, ainsi qu’il le prétend lui-même ? C’est par là, parce qu’il pense, que le livre séduit.

Marie Etienne