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Lettres du premier Beckett

Article publié dans le n°1108 (01 juil. 2014) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Quinze mille lettres de Samuel Beckett. L’édition en quatre volumes en propose deux mille cinq cents, plus cinq mille en note. Ces notes, foisonnantes. Ce premier tome couvre les années 1929-1940. Avant la célébrité. En 1938, « Murphy » est refusé par Gallimard. Dans la suite des lettres, on verra sans doute comment s’est constituée cette « œuvre en marche », comme Philippe Soupault ne manquait pas de traduire « work in progress ».
Samuel Beckett
Lettres I. 1929-1940
Quinze mille lettres de Samuel Beckett. L’édition en quatre volumes en propose deux mille cinq cents, plus cinq mille en note. Ces notes, foisonnantes. Ce premier tome couvre les années 1929-1940. Avant la célébrité. En 1938, « Murphy » est refusé par Gallimard. Dans la suite des lettres, on verra sans doute comment s’est constituée cette « œuvre en marche », comme Philippe Soupault ne manquait pas de traduire « work in progress ».

Joyce, Proust, le peintre Geer Van Velde... autant d’œuvres que l’on peut suivre avec Beckett, dès ces années-là.

Les deux Dubliners se rencontrent à Paris. Samuel Beckett entreprend la traduction d’Anna Livia Plurabelle, qui deviendra Finnegans Wake. Entre lui et Joyce, une même vocation d’anatomistes du langage.

Beckett va d’une langue à l’autre. Il a lu Spinoza en latin. Quand le jeune Irlandais est nommé lecteur rue d’Ulm, il maîtrise le français, l’italien (celui de Dante) et bientôt l’allemand. Ses lettres, rédigées pour la plupart en anglais, portent la trace de sa culture.

Il propose au directeur de la section des lettres à l’École normale supérieure un sujet de thèse sur Proust et Joyce. Sujet refusé.

Joyce et Proust, deux références constantes, la seconde flottante. Beckett accepte d’écrire un texte sur la Recherche. Durant l’été 1929, il entreprend la lecture de Du côté de chez Swann. « Étrangement inégal » ; « il est difficile de savoir quoi en penser » ; et puis, cet éclat, cette fusée : « le vomissement larmoyant de tout ce qui a été ingurgité par de fausses dents, et un ventre affligé de colique. Je pense qu’il buvait trop de tilleul. Et quand je pense qu’il faut que je le contemple sur un siège de cabinet pendant seize volumes » (ceux de « l’abominable » édition de la Nouvelle Revue française).

La tasse de thé (ou de tilleul), objet générateur de la Recherche, est liquidée, liquéfiée. Le corps, les idées directrices, Beckett les croise dans sa réflexion sur la « réalité ». Où ira-t-il ? Hors des sentiers battus : « Je suis impatient d’arracher les couilles de la pine critique proustienne ».

Explicitement : bousculés Ruskin et la comtesse de Noailles. Et, à la suite, dans cette lettre du 5 août 1930, ce bizarre dessein : « Je vais aussi écrire un poème sur lui, avec les pantalons lavande de Charlus dans une pissotière gothique ». On reconnaît ici l’allusion à deux épisode de la Recherche, le même répété, mais réorienté d’Albertine disparue au Temps retrouvé. De la révélation manifeste des mœurs particulières de Charlus à un défaut de prononciation d’un maître d’hôtel. La scène, chez Proust, est rue de Bourgogne, dans un « édicule Rambuteau ». S’y laisse voir le bas des pantalons de tous ceux qui, comme Charlus, s’éternisent dans la « pisstire », selon la déformation du maître d’hôtel.

Qu’est-ce que Sam – sa signature – vise ? Que va-t-il en faire dans sa réflexion sur la « réalité », sur la « choséité », son absence, et l’œuvre d’art ?

Rambuteau est absent du Proust, Schopenhauer très présent, survenant au terme de l’essai ouvert sur l’habitude et la mémoire, et qui se termine par ces mots : « l’affirmation de la “réalité invisible ”qui fait de la vie du corps sur terre un pensum maudit et dévoile le sens du mot defunctus » (cette traduction due à Édith Fournier a paru en 1990, soixante ans après la publication du livre en anglais).

Beckett écrivait encore : « Proust ne se soucie pas des concepts, il poursuit l’Idée, le concret [...] Chez Proust, l’objet est peut être un symbole vivant à condition qu’il soit symbole de lui-même ».

Cet « autosymbolisme », cette autosuffisance, Beckett les trouve chez son ami le peintre néerlandais établi en France Geer Van Velde, qu’il rencontre en 1938, avec qui lui et sa femme Élisabeth resteront liés jusqu’à la mort du cadet des frères Van Velde. Braham est né en 1895, Geer en 1898. Une sœur écrivain publiera un livre violent aux Lettres Nouvelles de Maurice Nadeau.

Sam soutient son ami. En 1938, il incite Peggy Guggenheim à organiser une exposition de ses œuvres à Londres. Il écrit alors : « Croire que la peinture doit signifier sa propre affaire, i.e. la couleur ». Palettes et pinceaux, une composition de 1925-1930 où les instruments de la couleur sont dressés à la verticale, et la série d’ « ateliers ».

Beckett, en 1945-1948, publie deux textes sur les Van Velde : Le Monde et le Pantalon et Peintres de l’empêchement.

Le titre du premier texte est expliqué en exergue : un client dit à son tailleur : « Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n’êtes même pas foutu de faire un pantalon en six mois ». À quoi le tailleur rétorque : « Mais, Monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon ».

Proust, dans une note sur Monet, écrivait : « À cet endroit de la toile, peindre ni ce qu’on voit puisqu’on ne voit rien, ni ce qu’on ne voit pas, puisqu’on ne doit peindre que ce qu’on voit, mais peindre la défaillance de l’œil qui ne peut pas voguer sur le brouillard […] c’est beau ».

Bram et Geer Van Velde, chacun à sa manière, sont les peintres de l’empêchement. « Comment représenter le changement ? Ils se sont fixé chacun sa façon, binis. Ils ne sont ni musiciens, ni littérateurs, ni coiffeurs. Pour le peintre la chose est impossible. C’est d’ailleurs de la représentation de cette impossibilité que la peinture moderne a tiré une bonne partie de ses effets. »

Beckett n’était ni musicien, ni coiffeur, ni littérateur. L’écrivain Beckett, nous commençons dans ses lettres à le lire dans le regard que Sam porte sur la peinture de son ami Geer.

Quid du pantalon ?

Georges Raillard

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