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Article publié dans le n°1181 (16 oct. 2017) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Je finis le livre de Moriz Scheyer le jour même des élections allemandes qui voient l’AfD, parti d’extrême droite aux accents révisionnistes, atteindre 13 % et mander des députés au Bundestag. Dans ma dernière tranche de lecture, je tombe sur cette phrase, écrite en 1945 par cet intellectuel juif traqué, survivant grâce à la chance et à la solidarité de religieuses et de résistants français : « La fin d’Hitler et du Troisième Reich ne marquera pas la fin de cette mentalité […]. Cet état d’esprit continuera à couver comme un démon enfoui. » La lucidité est admirable, courageuse car angoissante. Mais de quoi nous sauve la lucidité de quelques-uns ?
Moriz Scheyer
Si je survis
Je finis le livre de Moriz Scheyer le jour même des élections allemandes qui voient l’AfD, parti d’extrême droite aux accents révisionnistes, atteindre 13 % et mander des députés au Bundestag. Dans ma dernière tranche de lecture, je tombe sur cette phrase, écrite en 1945 par cet intellectuel juif traqué, survivant grâce à la chance et à la solidarité de religieuses et de résistants français : « La fin d’Hitler et du Troisième Reich ne marquera pas la fin de cette mentalité […]. Cet état d’esprit continuera à couver comme un démon enfoui. » La lucidité est admirable, courageuse car angoissante. Mais de quoi nous sauve la lucidité de quelques-uns ?

Il y a du désespoir, indéniablement, à regarder une bibliothèque bien fournie sur ces sujets. À constater que les mots de Robert Antelme, David Rousset, Primo Levi, Charlotte Delbo, Imre Kertész, ne sont pas assez puissants pour contenir la tentation de la haine nationaliste cristallisée en politique. Pas même en Allemagne, où le travail de mémoire a pourtant fini par s’approfondir réellement malgré les impérities de l’épuration de l’après-guerre.

À l’heure où les derniers acteurs de l’époque achèvent leur existence, nous ne manquons pas, heureusement, de témoignages littéraires sur les horreurs nazies. Ceux-ci sont bien entendu inégaux en termes de valeur littéraire ; certains possèdent surtout une valeur historique et un statut de document. Moriz Scheyer, qui fut un journaliste et un feuilletoniste reconnu de Vienne, très francophile et ayant aussi écrit en France, nous a légué le sien : Si je survis est écrit en direct, au fur et à mesure de la fuite de l’auteur, de sa femme, d’une gouvernante « aryenne », qui pourtant ne les laissera jamais tomber et demandera même à être retenue avec eux. On sent, dans ces écrits, la volonté de rendre compte et de tenir bon en écrivant, les cervicales broyées par la traque. Du point de vue littéraire, le document n’est pas de haute volée, car la sérénité n’était pas alors de mise. Mais on y trouve une grande lucidité, un aspect direct dans l’expression qui est la marque de l’écrivain, un regard qui se singularise, au sein des narrations de ce temps, par une ironie particulièrement acide et un sens aigu du sarcasme – toutes qualités protectrices, comme une seconde peau, contre l’adversité.

De plus, le témoignage de Scheyer éclaire des aspects parfois négligés de l’histoire. Par exemple, si l’on était stupidement tenté de penser que les nazis n’ont montré leur vrai visage que tardivement, la lecture de Scheyer serait dégrisante. Il décrit comment, dès 1938, le mot d’ordre « Crève, youpin ! » éclatait dans les rues de Vienne et comment la violence antisémite ravageait les rues allemandes et autrichiennes sous le regard de tous. L’auteur prédit avec acrimonie les discours du futur, sous-estimant l’information des têtes légères allemandes : « Ils auront le toupet de sortir la fable de “l’autre Allemagne” invisible. » Scheyer avait malheureusement raison : nous en avons un exemple nauséeux dans le film La Chute d’Oliver Hirschbiegel (Allemagne, 2004) sur les derniers jours de Hitler (sa pauvre secrétaire y concède, dans un extrait documentaire, qu’elle aurait dû mieux s’informer…). Cette relativisation fut une première étape, le socle permettant ensuite aux dirigeants de l’AfD d’expliquer qu’il est temps de revisiter le passé et d’oser être fier des exactions de l’armée allemande.

La trajectoire de Moriz Scheyer le conduit de Vienne en France, où il décrit le sentiment de honte de l’exilé, surtout quand il ne peut même plus concevoir la nostalgie de son pays : « Même le mal du pays était devenu apatride. » Puis il est placé en camp de concentration. L’absurdité kafkaïenne de la bureaucratie française survivant en temps de guerre, le camp est libéré sans raison apparente, et Moriz Scheyer connaît un bref répit. Mais il se retrouve incarcéré à Grenoble, parvient au bon moment à s’exfiltrer pour raison de santé et se cache durablement dans un couvent lié à un asile de femmes, après avoir échoué à passer en Suisse. C’est là, protégé à la fois par les sœurs et par la Résistance, qu’il traverse les dernières années de la guerre, échappant de peu aux visites de chasseurs de Juifs.

Moriz Scheyer peut donc nous offrir sa vision corrosive de la France occupée : « Rares sont ceux qui gardèrent suffisamment de dignité pour se tenir en marge des Allemands. » Il dresse le portrait d’un pays paradoxal, donnant à la fois dans l’effroyable et le sublime. Certains milieux ont un comportement indigne dès la « drôle de guerre » : « Jamais encore Cannes, Nice, Biarritz ou Chamonix n’avaient connu de telles saisons. » Paris est transformée en lupanar allemand : « L’aphrodisiaque nazi n’avait pas d’équivalent. » Il évoque, sujet méconnu, plus encore que le marché du « bon beurre », le vaste racket organisé au détriment des Juifs par les passeurs (il en est de même aujourd’hui en Afrique auprès des réfugiés), dont il sera victime à deux reprises. Marché sordide, très lucratif, parfois tenu par les fonctionnaires eux-mêmes. Mais, en même temps, il rend longuement hommage au courage solaire des solidaires et des combattants libres.

Comment une même région, un même pays, une même culture, les mêmes écoles, peuvent-ils produire des êtres dont les trempes sont situées aux antipodes ? Dans Lacombe Lucien de Louis Malle (France, 1974), on entend que cela ne tiendrait pas à grand-chose de basculer dans le maquis ou dans la Gestapo française… Mais on peut aussi douter de cette simple « feuille de papier », au-delà d’une catégorie d’égarés hirsutes. Ce qui réchauffe en tout cas, c’est la loyauté à toute épreuve de celui qui s’est engagé à sauver les autres, confirmant ainsi l’éclair de génie de Hannah Arendt : « Le mal n’est jamais radical. Seul le bien peut l’être. »

Moriz Scheyer écrit que la vie en camp de concentration est un « révélateur » des natures profondes, auquel on ne peut se soustraire. Mais la guerre aussi. Elle oblige à choisir, à ne pas s’abriter derrière les mots, les propagandes, les postures… La guerre – celle de ce temps-là comme celles que nous menons par écrans interposés et qui se rappellent à nous lors des attentats – ne parle pas que des perdants, même si l’histoire est écrite par les gagnants. Elle parle de tous les protagonistes qui se situent sur cette échelle de comportements, décrite avec acuité, qui va de la collaboration active, zélée, bénévole même, au risque insensé pour protéger autrui, parce que, simplement, toute autre attitude ne serait pas envisageable à certaines âmes. C’est pourquoi le souvenir d’une guerre est une invitation : non pas à voir dans l’Autre l’ennemi éternel, mais à interroger les échos de ces comportements en soi-même. Rien de ce qui est humain, a-t-on dit, ne saurait nous être étranger.

Jérôme Bonnemaison

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