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Les usages du journal d’enquête

Article publié dans le n°1181 (16 oct. 2017) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Que faire du journal d’enquête que tout anthropologue est tenu de rédiger ?
Pierre Clanché
Figures d'Instituteurs Kanak. Famille, Ecole, Coutume. Journaux Ethnographiques (1994-2007)
Que faire du journal d’enquête que tout anthropologue est tenu de rédiger ?

Jusqu’ici, le journal d’enquête servait le plus souvent de « banque de données », dans laquelle le chercheur allait puiser selon son goût et ses besoins. Il choisissait dans ce stock d’informations hétéroclites ce qui lui convenait pour son sujet, laissant au bord de son chemin ce qui lui paraissait inutile. Pourtant, les journaux d’enquête montrent, au jour le jour, le monde tel qu’il est, fragmenté et chaotique. Transformant la vie en mots, ils ne sont évidemment pas plus mimétiques que d’autres textes, mais ils échappent aux récits et aux catégories préconstruits, puisqu’ils rendent compte, selon l’ordre chronologique, des surgissements et des surprises, de la contingence. Aussi pâle qu’en soit l’expression, le journal frémit de chaque situation nouvelle. Je voudrais présenter les conséquences épistémologiques et littéraires des choix de Pierre Clanché dans la publication du sien.

Il a décidé de publier, autant que faire se peut, des extraits de ses journaux kanak rédigés entre 1994 et 2007, lors de ses séjours « en brousse », à Tiaoué. Il nous livre surtout la genèse des informations dans une société exotique, à une échelle microscopique, en suivant leurs parcours depuis leur origine – « du bas » – afin de présenter les propos et les conduites de quelques Kanak. Professeur en sciences de l’éducation, il va là-bas pour étudier l’école et donc tenter de comprendre tant les conduites des élèves que celles des maîtres. Pour cela, il doit assimiler une foule de connaissances, sans négliger les circonstances imprévisibles qui déterminent les situations successives. Le livre refermé, nous voyons pourtant de grands traits se dégager, immédiatement issus des conditions de l’enquête et du déroulement du temps. Comme celle-ci se déploie sur quinze ans par une succession de séjours de durées inégales mais relativement brèves – un ou deux mois –, par une foule de notations, nous voyons jour après jour les interlocuteurs abandonner la méfiance, accorder leur confiance et enfin, parfois, affirmer une complicité. Les informations échangées deviennent chaque fois plus précises et plus personnelles, d’autant que Pierre Clanché vient parfois accompagné de son épouse. Non seulement il comprend de mieux en mieux ce qu’on lui dit, mais cette intelligence le rend digne d’en recevoir de nouvelles, plus riches, plus subtiles et donc plus intéressantes. Mais ce temps irréversible, qui intensifie les relations et donc la qualité des informations, rend aussi les séparations successives chaque fois plus dramatiques : reviendra-t-il ? Et qui ne sera plus là ? Et, en effet, nous apprenons le décès d’Antoine, puis le livre se termine par celui de Camille, à qui nous nous étions attachés grâce à son dynamisme, ses convictions, sa sensibilité et ses espoirs.

Par son ampleur, la totalité du journal est évidemment impubliable, mais la forme que prend le livre – justement parce qu’il ne s’agit que d’extraits, avec leurs notes quotidiennes, fractionnées, circonstanciées et empiriques – laisse un sentiment d’authenticité. Non seulement les détails n’ont pu être inventés, mais la futilité que leur attribue le lecteur l’alerte sur les nombreux filtres qu’ils ont dû traverser pour lui parvenir (étrangeté des situations, choix de l’objet, saut périlleux entre le réel et les mots, extrait choisi, écriture-lecture, etc.). Le long parcours qu’ils ont dû suivre devient autant de preuves de vérité. En outre, Pierre Clanché pose son journal en marge de ses travaux académiques – les articles qui présentent ses expériences kanak et l’une des restitutions qui nous est présentée –, comme pour montrer qu’ils appartiennent à deux domaines distincts, même s’il ne précise pas la nature de chacun : sciences de l’éducation-anthropologie ou sources de première main-écrit scientifique ?

Une pensée « en train de se former » suscite des ambiguïtés qui font la richesse du livre. Pourtant, la forme d’extraits laisse peu de questions dans l’ombre et, en particulier, celles que la forme de la monographie permet souvent d’occulter, sous prétexte qu’elles sont hors sujet. Prenons le cas des langues dont en kanaky, on ne peut parler qu’au pluriel. Combien d’anthropologues cachent leur ignorance ou leur incompétence ? Non seulement Pierre Clanché nous dit tout, mais, en outre, les questions que son attitude soulève restent en partie sans réponse. Alors qu’il est très sensible aux situations de bilinguisme, aux intrusions de la « langue » dans le français utilisé (« Tu connais pas faire vélo »), dans les catégories et même dans les raisonnements, il n’a jamais entrepris d’apprendre l’une d’elles. Il nous laisse en imaginer la cause : l’immensité de la tâche ou la focalisation sur son objet d’étude, l’école, ou les deux.

Paradoxalement, ce choix des extraits apporte une dimension supplémentaire au livre, car le lecteur est constamment amené à s’interroger sur ce qui manque, les raisons des tris et des coupes effectués à chaque occasion. Questions sans solution, mais qui suscite une tension, d’autant que les sujets traités sont infinis. C’est une enquête chez les Kanak évidemment, mais aussi dans les écoles, souvent confessionnelles, catholiques ou protestantes, ou dans les religions (avec plusieurs références à la théologie). Une autre énigme naît des silences, de ces informations dont il dispose sans jamais nous les montrer. Ainsi, il dit plusieurs fois utiliser un magnétophone, mais jamais nous n’en voyons les résultats, les usages qu’il en fait, ni à qui il les destine : même les dialogues les plus subtils – je pense à la restitution des pages 267-271 – ne sont pas présentés comme la transcription d’un enregistrement.

L’édition d’extraits des cahiers de Pierre Clanché nous permet d’accéder au processus d’enquête mais, surtout, à son écriture, d’autant qu’il affirme nous proposer les textes d’origine. Le découpage du journal autorise un premier niveau de lecture. La chronologie en propose un autre. Dans les interstices, troisième niveau, se glissent des commentaires, des informations sur le contexte, des transitions ou autres… Enfin, les notes de bas de page donnent un ultime décalage à cet arc-en-ciel de lectures possibles. Le montage d’extraits ne constitue donc pas seulement une mise en forme, mais aussi un instrument d’étude des interlocuteurs. Il cesse de constituer une affaire poétique pour se situer au cœur du processus de recherche que Pierre Clanché met en œuvre.

Pourtant, soit effrayé par sa propre audace, soit pour nous en faire prendre la mesure, l’auteur termine le livre par des annexes en style indirect qui examinent de l’extérieur un objet : les pratiques didactiques dans des classes kanak. Par l’exemple, Pierre Clanché montre in fine ce qu’il n’est plus possible de faire, à savoir choisir arbitrairement un objet pour l’examiner comme une chose. La connaissance de la réalité est faite d’interactions.

Bernard Traimond

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