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Les représentations de la croyance dans l’art brut

Article publié dans le n°1242 (24 janv. 2022) de Quinzaines

À Lausanne, la cinquième biennale de l’art brut invite à parcourir trois cents œuvres abordant le thème de la croyance.

EXPOSITION
« CROYANCES »
CINQUIÈME BIENNALE DE L’ART BRUT
Collection de l’Art brut
11, avenue des Bergières, CH – 1004 Lausanne
Du 17 janvier 2021 au 1er mai 2022

À Lausanne, la cinquième biennale de l’art brut invite à parcourir trois cents œuvres abordant le thème de la croyance.

Anic Zanzi a sélectionné, parmi les soixante-dix mille œuvres conservées à la Collection de l’Art brut, celles de quarante-trois auteurs sur le thème des « croyances ». L’art brut déborde ce que l’on entend d’habitude par « art » parce que ses créations sont animées par une pensée magique ou par une mystique, que celles-ci s’inscrivent ou non dans des formes culturelles. Elles manifestent souvent l’intention de participer à des cultes hétéroclites et hétérodoxes : cultes des ancêtres, rites funéraires, reliquaires, images pieuses détournées…

Des dessins récents de Vierges « hindoues » (inspirées par une idole crétoise) de Philippe Ducollet-Michaëlef côtoient des figures majeures de l’art brut : Wölfli, dont la production graphique démentielle recèle une pléthore d’anges et de démons ; Aloïse, qui élaborait des images pieuses pour un culte secret sacralisant des figures profanes ; August Walla, qui mixait toutes sortes de divinités dans un maelström de symboles colorés. L’attention se porte non sur les auteurs mais sur les fonctions qu’ils attribuent de manière implicite ou explicite à leurs productions. Michel Thévoz note que, jusqu’au Moyen Âge, « l’art n’existait pas en tant que fonction spécifique et était indissociable de la magie, de la religion, de la thérapie et des activités quotidiennes ».

L’art « brut », s’il ne renvoie pas toujours à des croyances explicites, s’inscrit souvent dans une pensée qui passe à l’acte de manière magique à travers des symboles, des formes et des figures. Michel Hulin, dans La Mystique sauvage (1993), séparait ce qu’il nomme une mystique « sauvage », c’est-à-dire « non confinée dans le ghetto du religieux », des états mystiques compris dans les formes culturelles des religions instituées, comme le christianisme, l’hindouisme, etc.

Et de même, l’art « brut » est un art « sauvage » qui s’écarte des formes d’art déposées par la tradition tout en remontant à l’origine de ses fonctions.

Se relier au monde

On a tendance à penser que les auteurs d’art brut sont coupés du monde, que leur solitude les met à part, qu’ils vivent en marge, exclus du monde social. Mais leur solitude est souvent peuplée de visions, habitée de voix, et ils passent leur temps à créer des liens pour se rattacher au monde ou à un au-delà qui les soutient. Le mot « religion » vient peut-être de « relier », et les dessins et objets qu’ils réalisent ont un but « religieux » au sens large. Des objets fabriqués comme des fétiches ou des objets transitionnels outrepassent les formes artistiques conventionnelles. Ce ne sont pas des tableaux ni des sculptures.

C’est le cas de Michel Nedjar, dont les « poupées », faites avec des tissus trempés dans de l’eau boueuse, tordus et assemblés par des liens, servent d’intercesseurs entre lui et le monde ou encore entre les vivants et les morts. Leur fonction est indécise : servent-elles d’exorcisme ? Participent-elles d’un travail de deuil ? Leur manière de capturer le silence, d’évoquer des zones d’ombre, ôte aux regardeurs la possibilité de leur chercher une signification, à la différence des symbolismes présents dans les religions. Sa pulsion créatrice étrange, même pour lui-même, se rapproche de l’entassement des concrétions que Marc Moret installait chez lui. Ce paysan réalisait des reliquaires captant l’esprit de personnes aimées avec les reliefs et les restes d’objets leur ayant appartenu. Son travail de deuil incessant s’accompagnait d’un culte de ses morts familiers, ses chats comme ses parents. Ses reliquaires d’aspect repoussant évoquent ceux que Bernard Réquichot réalisait à la fin de sa vie.

Quant à l’Italien Antonio Dalla Valle, ses objets ou écrits enfermés dans des boîtes comme des reliques et ses dessins de parcours fléchés énigmatiques gardent leurs secrets. Ils restent étrangers aux profanes que nous sommes, mais ils avaient sans doute leur fonction pour lui, ne serait-ce qu'en manifestant qu’il était un être à part.

Convoquer une présence

L’exposition donne la part belle aux médiums et spirites en tout genre provenant de nombreux pays. Guyodo, qui vit à Haïti, dessine des esprits aux formes étranges. Au Ghana, Ataa Oko, un menuisier fabriquant des cercueils, accompagnait chaque mort par une réalisation singulière. Noviadi Angkasapura dessine à Jakarta les formes animales qu’un esprit lui dicte et il les commente dans une écriture inconnue. L’Indonésienne Ni Tanjung avait consacré à ses ancêtres un mur de pierres peintes devant lequel elle avait coutume de danser et de chanter en leur hommage.

Mais le culte des esprits n’est pas seulement exotique. Le spiritisme a été une pratique répandue en France où de nombreux médiums sont encore des femmes qui ne se considèrent pas comme des artistes : ce n’est pas elles qui créent, mais des esprits qui les guident. Henriette Zéphir croyait au surgissement d’une énergie à laquelle elle devait se plier. Elle dessinait pour chaque personne des formes adéquates. La Chinoise Guo Fengyi traçait à l’encre avec son pinceau des lignes sur de grands rouleaux de papier dans un but thérapeutique et elle évoquait des figures sacrées pour son usage personnel.

Anic Zanzi fait remarquer que les auteurs médiumniques masculins, comme Augustin Lesage dans ses vastes compositions symboliques ou Victor Simon et Fleury-Joseph Crépin, tracent des formes géométriques et construisent des architectures élaborées, tandis que les femmes produisent des formes fluides, végétales et organiques. Enfin, les spirites ne sont pas seulement des êtres soumis à une croyance, peut-être délirante, en tout cas perturbante (visions, hallucinations, voix), ils sont eux-mêmes très souvent crus par d’autres. On les respecte comme les détenteurs d’un savoir occulte. Ces visionnaires sont souvent des guérisseurs, et leurs productions émaneraient d’un esprit qui devient l’objet d’un culte pouvant se partager au-delà de la personne qui le pratique.

Des célébrations rituelles

Les croyances nous confèrent une énergie qui nous pousse à agir, à entreprendre. Jill Gallieni écrit inlassablement des prières à sainte Rita. Des catholiques excentriques créent des images pieuses, des objets cultuels, des chapelets et même des tiares papales, comme l’Italien émigré au Canada Palmerino Sorgente. Giovanni Podestà revivait la Passion du Christ chaque Vendredi saint en portant une croix. Il créait des bas-reliefs et des sculptures pieuses, renouant ainsi avec l’imagerie médiévale en plein XXe siècle.

En dehors de la religion, des croyances supposent un monde qui n’est pas celui de la science, un univers sensible à la suggestion où des énergies circulent hors de nous comme en nous. Des radiesthésistes croient au pouvoir de leur pendule : Werner Hertig trace sur des cartes géographiques les émanations d’un lieu qu’il représente par des volutes aux couleurs symboliques. Une cosmologie à l’affût de forces telluriques, de vibrations, de bonnes et de mauvaises influences le motive – à l’instar de l’astrologie et des visions qui président aux représentations mystiques de Catherine de Porada.

La magie croit au pouvoir des signes, à la symbolique des couleurs, à la force des éléments et aux génies des lieux, et l’existence d’un art brut participe le plus souvent d’un ensemble de croyances qui l’animent et le soutiennent sur le mode de la révélation ou de la possession. C’est un art « religieux », au sens où une religion peut exister individuellement en se créant un culte secret dont les productions « artistiques » sont les effets : « La statue n’est pas l’idole, elle est la prière », disait Chris Marker dans son film surl’art africain, Les statues meurent aussi.

« Ce qu’on nomme Brut est sans doute un grand laboratoire mystique », note l’anthropologue Emmanuel Grimaud dans le catalogue de l’exposition. Celle-ci nous invite à réfléchir au rôle des diverses croyances. On les voit se déployer à travers des manifestations qui nous font voyager de l’Indonésie à Haïti, de la Chine à la Jamaïque et au Ghana, tout en découvrant que l’Europe possède aussi ses sorcières et ses visionnaires qui nous touchent par leur art… et plus encore.

Claire Margat

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