Les petites choses de l’histoire

Article publié dans le n°1226 (01 mai 2020) de Quinzaines

La Renaissance a vu naître les « cabinets de curiosités » qui rassemblaient des choses rares, nouvelles et singulières. Le livre de Nicolas Offenstadt en établit un nouveau, par une quête dans l'ancienne RDA qui soulève de nombreuses questions quant à son objet et sa démarche. Plus généralement, il rencontre implicitement une question déjà posée il y a quelques décennies : comment s'écrit l'histoire ? 
Nicolas Offenstadt
Le pays disparu. Sur les traces de la RDA
La Renaissance a vu naître les « cabinets de curiosités » qui rassemblaient des choses rares, nouvelles et singulières. Le livre de Nicolas Offenstadt en établit un nouveau, par une quête dans l'ancienne RDA qui soulève de nombreuses questions quant à son objet et sa démarche. Plus généralement, il rencontre implicitement une question déjà posée il y a quelques décennies : comment s'écrit l'histoire ? 

Le livre se présente comme un ensemble d'informations hétérogènes sur la RDA (République démocratique allemande ou Allemagne de l'Est) telles qu'il est possible de les retrouver aujourd'hui. Étant donné son sujet, Nicolas Offenstadt se trouve face à une difficulté : la RDA fut un espace, un système politique, une histoire, un discours, un espoir, une détestation... beaucoup de choses très diverses, très larges et surtout transcendantales, qui peuvent s'incarner dans des documents hétéroclites. Mais cette difficulté se rencontre également dans l'histoire politique dont il rend compte dans le chapitre 5 et dans les constatations antérieures microscopiques. L'étendue de son sujet oblige l'auteur à parcourir en tous sens le pays disparu et à décrire ses excursions effectuées sur plusieurs années, en donnant chaque fois la date de son observation, bien que la chronologie, dispersée, ne puisse qu'échapper au lecteur. Il s'intéresse surtout à ce qui est appelé « l'ostalgie », la nostalgie de cet État disparu et de ce régime politique. Ainsi, il nous propose des reportages sur des rassemblements pour les anniversaires de la RDA tantôt au cœur de la Ruhr, tantôt à l'ouest de l'Allemagne. Il a su trouver les marques de ce passé et des défenseurs plus ou moins affirmés de la RDA, dont le livre répertorie les activités sous la forme de ce qu'il appelle des « traces ». Nicolas Offenstadt ne fait que cataloguer un nuage diffus, tout ce qui rappelle pour une raison ou une autre les survivances de la RDA qu'il organise en plusieurs rubriques - archives, objets, effacement, résistance, défense, écrits. Chaque chapitre juxtapose des informations recueillies sur un même sujet. Il trouve ces « traces » dans les brocantes, les ruines, les usines et immeubles abandonnés, mais aussi dans une trentaine de musées privés. Le projet de Nicolas Offenstadt l'autorise à sauver ainsi des archives, des objets, ce qu'il appelle des « petites choses », autant de « traces » de cet objet disparu que fut la RDA. Dans ce but, il se veut résolument empirique, ce qui l'autorise à écarter tout préalable épistémologique. Ainsi, les musées que çà et là il signale, qui ont réclamé ou pas telle ou telle « réflexion muséographique » n'entrent pas dans le cadre de débats mais présentent des bribes de manifestations tangibles; « l'ensemble des traces évoquées, observées in situ, entre cent, forme comme un palimpseste. » Quand dans le chapitre 6, il invoque la littérature et le cinéma, il choisit de n'examiner que les romans, pas les techniques littéraires ou cinématographiques; non que le choix soit faux, mais il apparaît arbitraire.

La présentation de l'enquête de Nicolas Offenstadt se réduit donc à la délimitation de son objet, « l'ostalgie », à des annotations sur ses transports, autobus, trains, gares, pérégrinations... et aux circonstances des rencontres avec ses interlocuteurs. Il ne dit pas grand-chose de ses sentiments, de ses émotions, de ses motivations. Il se présente comme l'enregistreur d'informations, qui cependant sait les chercher et déploie pour cela beaucoup d'énergie ; à quoi s'ajoute, il convient de le signaler, une grande familiarité avec la langue allemande. En revanche, Nicolas Offenstadt ne cache pas ses convictions politiques, en particulier quand il s'insurge contre la notion de « totalitarisme » qui amalgame nazisme et stalinisme, occultant ainsi l'héroïsme des seconds dans leur lutte contre les premiers : « Les grandes figures de Thalmann et Dimitrov incarnent le stalinisme, c'est indéniable, mais elles incarnent aussi la résistance au fascisme » (p. 203). Et nous est rappelée la confrontation victorieuse du Bulgare Dimitrov, dirigeant de la IIIe Internationale, avec les ministres nazis, rien moins que Goering et Goebbels en personne, lors de son procès au tribunal de Leipzig après l'incendie du Reichstag du 27 février 1933. Le récit des voyages de Nicolas Offenstadt refuse le parcours linéaire et donc chronologique tel que Leiris a pu le mettre en œuvre dans son Afrique fantôme, suivi par beaucoup d'autres. Il a aussi refusé la logique poétique qui se laisse guider par les mots et les associations d'idées. Historien, il n'a pourtant pas renoncé à donner les dates de ses rencontres et des photographies, posées comme les preuves de ses affirmations. C 'était d'autant plus nécessaire que jamais il ne nous donne le détail des paroles de ses interlocuteurs, même traduites, hors les slogans politiques  : “Tout avec le peuple, tout par le peuple, tout pour le peuple“ dit-elle » (p. 319). Nicolas Offenstadt rend compte de ses nombreux entretiens par le style indirect. Un exemple : « D'une discussion avec notre guide Rüdiger, il ressort... » (p. 256 ). On comprend bien qu'il ne soit évidemment pas possible de présenter le mot à mot des paroles de nos locuteurs - l'oral n'est pas longtemps lisible - mais quelques phrases, même traduites, donnent au lecteur une foule d'informations, d'émotions, de sentiments, de matière, de jeux de langage... dont nous prive le style indirect.

On ne peut que confronter la large enquête de Nicolas Offenstadt à celles d'une certaine tradition anthropologique qui va de Leiris à Chauvier en passant par Althabe, Crapanzano et bien d'autres. Même s'ils y accèdent par une forme de parcours qu'est la chronique de l'enquête, le monde qu'ils étudient se réduit à quelques personnes et pour donner à voir le point de vue des personnes étudiées, ils insistent sur les relations qui s'établissent entre eux. L'analyse des informations qui naissent de ces interactions tient alors compte de la présence de l'enquêteur, aspect essentiel pour véritablement les comprendre et les utiliser. Dès sa thèse publiée en 1969, Gérard Althabe posait ainsi ce qu'il a appelé le « mode de communication » en vigueur là où il enquêtait, « cadre commun » aux acteurs, enquêteur et témoins. Nicolas Offenstadt s'abstrait de cet apport de l'anthropologie et va même jusqu'à l'oublier quand, page 30, il regrette l'impossibilité pour l'historien d'accéder directement à son objet d'étude puisqu'il s'occupe du passé. Envie-t-il les anthropologues qui, eux, « ont accès à leur objet » et donc aux propos de leurs locuteurs ?

Bernard Traimond