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Les interférences surréalistes de Giovanna

Laura Santone, qui enseigne la linguistique française à l’université de Rome-III et qui était une amie de Jacqueline Risset (à qui elle dédie « Écouter, écrire, signifier »), comble une lacune en mettant en lumière l’œuvre d’une artiste originale, Anna Voggi, dite Giovanna, née en 1934, dont la verve créatrice continue encore aujourd’hui à s’exprimer librement au gré de son inspiration.
Laura Santone
Écouter, écrire, signifier. Sur l’art verbal de la créatrice surréaliste Giovanna
Laura Santone, qui enseigne la linguistique française à l’université de Rome-III et qui était une amie de Jacqueline Risset (à qui elle dédie « Écouter, écrire, signifier »), comble une lacune en mettant en lumière l’œuvre d’une artiste originale, Anna Voggi, dite Giovanna, née en 1934, dont la verve créatrice continue encore aujourd’hui à s’exprimer librement au gré de son inspiration.

Tout a commencé pour Giovanna en 1960, lorsqu’elle rencontre Jean-Michel Goutier, son compagnon de toujours, avec qui elle va épouser le surréalisme juste avant la mort d’André Breton, héritant ainsi à sa manière des dernières lueurs du mouvement (Jean-Michel Goutier est notamment l’éditeur, chez Gallimard, des lettres de Breton à sa fille, Aube, et à sa première épouse, Simone Kahn). Ensemble, ils créent, en 1965, Ligne de force surréaliste (un montage de textes) et surtout La Carte absolue, une performance qui met en scène le corps nu de Giovanna. Ensuite, Giovanna se distingue par des recherches formelles, tant dans le domaine de la poésie que dans celui de la peinture. « Plus j’écris, plus je peins ; plus je peins, plus j’écris », répond-elle à Laura Santone.

Avec la performance de La Carte absolue, d’autres moments saillants révèlent les différentes étapes de cette œuvre. Dans les Dessins automatiques à la machine à écrire (1964-1966), qui figurent une sorte de bestiaire, ou dans les Mots croisés (1972), qui remplacent les lettres par des couleurs (qui mettent en résonance les lettres et les couleurs), Giovanna s’émancipe de la signification, comme dans William Blake (1976), qu’elle écrit à partir de la retranscription en français d’un cours de littérature radiophonique en anglais, sans maîtriser cette langue. Il s’agit à chaque fois, souligne Laura Santone, de créer davantage une signifiance, de jouer avec la langue, avec la sensualité visuelle, auditive, voire tactile, des sens, plus que du sens. 

En peinture, Giovanna invente, en 1990, une technique qu’elle appelle « décollement de la rétine ». Sur une toile vierge, elle distribue des taches de couleur, puis applique des bandes adhésives à coups de ciseaux, qu’elle peint également jusqu’à saturer la toile, avant de la recouvrir à nouveau de blanc (pour accélérer le processus, elle utilise un sèche-cheveux). Dans le film de François Luxereau (Giovanna, série « Naissance d’une œuvre », CNRS, 1988), on a l’impression d’être revenu au point de départ, à la virginité de la toile. Le décollement de la rétine a lieu après, quand Giovanna arrache les bandes adhésives, les morceaux de scotch, et qu’apparaissent les couleurs, l’abstraction géométrique des couleurs.

Tout repose encore une fois sur une espèce de jeu de l’amour et du hasard, de glissement entre signifiant et signifié, d’automatisme surréaliste que Giovanna renouvelle. La lecture est musicale, sonore, les mots deviennent des instruments. Giovanna entend le poème : l’ouïr chez elle est un jouir. Laura Santone écrit que l’oreille de Giovanna détecte « ce qui est au fond de l’écoute, ce que Iván Fónagy appelle “les bases pulsionnelles de la phonation” », c’est-à-dire, précise-t-elle, de l’intonation, du débit, du ton, des inflexions, des rythmes, des timbres, de la coloration, des volumes… « Tout ce réservoir qui donne libre accès à une région où le sens n’a plus de rapport avec ce qu’il désigne, bien qu’il remonte pourtant à la surface sous la forme d’infrasons ou, mieux, d’interférences. »

Les éditions Peter Lang ont publié, en 2017, une anthologie de l’œuvre de Giovanna avec une préface de Jacqueline Chénieux-Gendron : Poèmes et aphorismes (1989-2015).

Jean-Pierre Ferrini

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