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Article publié dans le n°1154 (01 juil. 2016) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

La cruauté fut un temps à la mode, dans les années 1970. Sade, Bataille, Artaud, Genet étaient des auteurs culte. On aimait frémir à la lecture de transgressions inouïes et on ne comptait plus les admirateurs de Gilles de Rais ou des sœurs Papin. Foucault s’enthousiasmait pour Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère…
Michel Gad Wolkowicz
Les figures de la cruauté : entre civilisation et barbarie
La cruauté fut un temps à la mode, dans les années 1970. Sade, Bataille, Artaud, Genet étaient des auteurs culte. On aimait frémir à la lecture de transgressions inouïes et on ne comptait plus les admirateurs de Gilles de Rais ou des sœurs Papin. Foucault s’enthousiasmait pour Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère…

Les  choses ont aujourd’hui bien changé. Ces astres noirs ont pâli et il n’y a plus grand monde, parmi les universitaires, pour s’intéresser à la cruauté. Il faut dire qu’elle n’est plus désormais si exotique. Jour après jour, des meurtres et des massacres plus atroces que ceux de Sade font partie de nos vies quotidiennes. Non pas à l’autre bout du monde, mais dans nos sociétés apparemment policées. Face à ces assauts barbares, la sidération et la peur prévalent. Il ne nous est même pas possible de reconnaître que nous sommes en guerre et de nommer l’adversaire. Les Figures de la cruauté : Entre civilisation et barbarie vise à affronter cette « cruauté d’aujourd’hui », fidèle en cela à l’impératif spinoziste : « Ne pas rire, ni pleurer », ne pas avoir peur non plus, « mais comprendre ». 

Issu d’un séminaire tenu en 2014-2015, le livre réunit, sur six cent cinquante pages, plus de quarante intervenants : psychiatres et psychanalystes, spécialistes de science politique ou de littérature, juristes, sociologues, philosophes ou écrivains, mais aussi deux artistes, auteurs des belles et glaçantes illustrations. Ce livre sur la cruauté est paradoxalement dédié à la mémoire de Raphaël Draï, professeur de science politique récemment disparu, dont ceux qui ont eu la chance de le croiser savent qu’il était l’homme le plus juste et le plus bienveillant qui soit. Mais Draï n’avait pas hésité lui non plus à réfléchir, à la lumière de la psychanalyse et de la pensée juive, sur la question du « meurtre fondateur », dans un article qui ouvre le volume. 

Certains contributeurs, psychiatres et psychanalystes, proposent de mieux définir la cruauté à partir d’une « clinique du bourreau ». Daniel Zagury, qui a examiné la plupart des tueurs en série français, distingue la cruauté du sadisme. Chez ces tueurs, comme chez les criminels génocidaires, il ne s’agit pas de sadisme. Il y a une « indifférence à l’autre et une absence d’érotisation sadique ». Zagury parle à leur propos d’« orgie narcissique » : un tel tueur « redevient à lui tout seul le monde entier ». Il ne jouit que de sa propre indifférence devant la terreur de l’autre.

Dans un article provocant, Daniel Sibony note que, derrière la cruauté, il y a de l’amour : « un homme ne va pas en exterminer d’autres s’il n’a pas la certitude que, ce faisant, il est avec un groupe, une identité chaleureuse et accueillante avec laquelle il vit et qui devient son espace d’humanité ». Il fait ensuite la différence entre la cruauté et la barbarie, laquelle ne suppose pas une perversité intrinsèque mais simplement d’autres coutumes. « Ainsi les extrémistes qui égorgent sont dans la simple exécution rituelle qui a existé pendant des siècles en terre d’islam, avant l’arrivée des Européens […] Ces égorgements sont barbares (ils étaient pratiqués dans la Barbarie, disent les témoins européens au fil des siècles) ; ils ne sont pas cruels ». 

En effet, l’objet du livre n’est pas tant la cruauté en général que cet enchaînement de cruautés qui débute avec l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006, se poursuit avec les crimes de Mohamed Merah en 2012 puis les attentats de 2015 et semble s’accélérer aujourd’hui. 

Certains contributeurs s’efforcent alors de comprendre l’islamisme en le réinsérant dans une histoire. Le politologue Frédéric Encel fait la liste de « quelques caractéristiques communes » entre Daesh et le nazisme : culte de la personnalité, endoctrinement forcé et propagande, homophobie et phallocratie, conspirationnisme, pillages, haine de la culture, totalitarisme, racisme, antisémitisme, esclavage, recours à l’extermination. Et il conclut : « ce nazisme islamiste doit être combattu et détruit, ses meneurs devront être jugés devant les nations ». 

Mais le plus troublant dans ce livre est ailleurs. Ce qui choque la plupart des intervenants, ce ne sont pas tant des actes de cruauté, au fond assez traditionnels, que l’incapacité où nous sommes d’y répondre. Ne pouvant même pas nommer l’ennemi qui nous a déclaré la guerre, nous ne pouvons le combattre. Face à cette inertie, à cette absence d’instinct de survie, l’incompréhension domine, comme le montre la pléthore d’hypothèses explicatives proposées dans le livre. 

Certains des auteurs y voient l’effet de la « culpabilité perverse » de l’Europe face au tiers-monde. Le qualificatif d’ « islamophobie » serait un moyen d’empêcher toute critique de l’islam. D’autres se réfèrent à la notion de « religion victimaire », qui transformerait les agresseurs en victimes et les destituerait « de la responsabilité de leurs décisions et de leurs actes ». D’autres encore font l’hypothèse que la mise en scène filmée d’exécutions nous paralyse « par la jouissance de cette levée du refoulement fondateur » qu’est le sacrifice humain. D’autres incriminent « le travail de sape du post-modernisme » et d’un relativisme inauguré par Montaigne : l’Europe ne respecte plus ses propres valeurs, parce qu’elle a renié ses racines juives et grecques, comme Montaigne aurait refoulé son judaïsme et oublié la langue grecque. D’autres enfin partagent les sombres prédictions d’Imre Kertész, pour qui l’Europe a honte d’elle-même depuis le nazisme et se trouve de ce fait incapable de défendre ses valeurs ancestrales : « L’Europe meurt de sa lâcheté, de son incapacité à se défendre et de l’ornière morale évidente dont elle ne peut s’extraire depuis Auschwitz. »   

Il serait aisé de réfuter telle ou telle de ces hypothèses, parmi d’autres avancées dans le livre, de les trouver choquantes ou de souligner que leur accumulation prouve bien qu’aucune d’entre elles n’est vraiment satisfaisante ; il convient surtout de prêter attention à ce que ces intellectuels et universitaires nous disent de notre temps. Partis avec une combative volonté de lucidité, ils aboutissent à un constat d’un pessimisme radical et poignant. L’un des auteurs conclut sur une phrase de l’historien des croisades René Grousset : « Un empire, un État, une civilisation, une société ne sont détruits par l’adversaire qu’autant qu’ils se sont préalablement suicidés. » C’est ce désespoir qu’il faut entendre et méditer.

Jean-François Braunstein

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