Les bourgeois de ce temps-là

Article publié dans le n°1226 (01 mai 2020) de Quinzaines

Il y a six mois paraissait le Journal inédit du grand écrivain hongrois Sándor Marai, où sont consignés les événements des années 1943-1948. Durant cette période, les idéaux et les valeurs de la classe bourgeoise qui ont tant façonné l’auteur ont été enterrés par la nazification du pays et la mise en place du nouveau régime totalitaire communiste. Cette classe sociale qui vit « la fin de ses temps glorieux » au début du XXe siècle, il s’attache à l’enluminer dans ses mémoires, Les Confessions d’un bourgeois, publiées en 1934.
Sandor Marai
Les Confessions d’un bourgeois
Il y a six mois paraissait le Journal inédit du grand écrivain hongrois Sándor Marai, où sont consignés les événements des années 1943-1948. Durant cette période, les idéaux et les valeurs de la classe bourgeoise qui ont tant façonné l’auteur ont été enterrés par la nazification du pays et la mise en place du nouveau régime totalitaire communiste. Cette classe sociale qui vit « la fin de ses temps glorieux » au début du XXe siècle, il s’attache à l’enluminer dans ses mémoires, Les Confessions d’un bourgeois, publiées en 1934.

« J’appelle bourgeois quiconque pense bassement ». À travers une œuvre qui tend à constituer le bourgeois en un précipité de bêtise, Flaubert n’a pas peu contribué à nourrir la mauvaise réputation dont s’entoure la bourgeoisie dès l’origine. Bien d’autres écrivains ont renchéri. Gide, dans son Journal, commentait la formule de Flaubert en définissant le bourgeois par sa « haine du gratuit, du désintéressé, de tout ce dont il ne peut se servir. » Au fil du XXe siècle, le mot s’est chargé de telles connotations dysphoriques et la haine du bourgeois est devenue si véhémente que nous redécouvrons, à la lecture des Confessions d’un bourgeois de Sándor Marai, une bourgeoisie presque inattendue, oubliée, et plus particulièrement, nous nous remettons à penser le lien entre bourgeoisie et culture. Or pour Marai, ce lien consubstantiel est circonscrit dans le temps, car en 1934, à « la lueur sinistre » où il écrit ce livre, dans « un monde dominé par la terreur et la suspicion », il déplore que depuis vingt ans, « la bourgeoisie [it] abandonné ses prérogatives pour se mêler aux classes montantes – et [que] son niveau culturel a [it] baissé dans des proportions effarantes ». Au terme d’une jeunesse erratique en Europe où il a pu observer les bouleversements, l’éclosion d’une nouvelle culture, « la mort de l’idéologie bourgeoise », il en vient à une certitude à la fin du livre : son devoir d’écrivain consistera à évoquer une époque disparue où la raison, la morale, l’esprit étaient assez puissants pour dominer les pulsions meurtrières.

Comment la bourgeoisie est-elle caractérisée par cet auteur hongrois né en 1900 à Kassa, petite ville de quarante mille habitants en Haute-Hongrie (aujourd’hui en Slovaquie) dans l’Empire austro-hongrois ? Dans la première partie de l’ouvrage, où l’auteur dépeint sa famille, ses professeurs, ses amis et sa ville, il s’agit d’une classe sociale prospère en ces temps d’opulence que constituent les deux dernières décennies avant la première guerre mondiale. De cette classe, des traits bien particuliers ressortent : l’aisance matérielle marquée par un imposant mobilier dit « moderne », une politesse faite de réserve et de distinction, la conscience de sa propre valeur, la hantise de la souillure au contact des prolétaires, un lien à l’Église et à Dieu tenant plus du principe de discipline que de la véritable foi, une coexistence avec les Juifs – y compris bourgeois - encadrée par l’estime et la bienveillance qu’il convient d’adopter à leur égard, dans un climat d’« antisémitisme jovial ». La pauvreté, objet d’analyses subtiles, était quant à elle considérée de très loin par une bourgeoisie qui, pour « manifester son sens des responsabilités sociales », se livrait toutefois à des actions de charité (chaque famille avait « ses » pauvres et leur parlait, avec une manière de mauvaise conscience, sur un ton de compassion comme à des êtres malades, pour lesquels on ne peut rien faire.)

Pourtant, derrière l’apparente uniformité d’une classe qui sacrifierait aux mêmes bienséances et rituels confinant à un « culte bourgeois », Marai donne à voir le caractère protéiforme et vivant de ce groupe à travers les délicieux portraits des membres de sa famille. Ces derniers, loin d’être cramponnés à leurs petits intérêts, semblent au contraire fort au-dessus des préoccupations pécuniaires. Bien plus, ils se révèlent pour la plupart mus par une passion, qu’elle soit artistique, scientifique ou juridique, et c’est cela que nous retenons de ce tableau de la bourgeoisie. L’oncle Ernő, cet officier qui déteste son métier et préfère se consacrer à sa prédilection pour les traités de physique et de mathématiques, apprend à l’auteur à saisir « la pensée pure » propre à cette science-ci. Quant à la tante Julie, grande dame lettrée d’une distinction exquise, amie d’écrivains, auteure elle-même, connaissant tous les cercles littéraires du pays, c’est elle qui fait rencontrer à son neveu son premier écrivain. La mise en perspective avec la bourgeoisie à l’esprit étroit, trivial et moutonnier telle que la conçoivent Flaubert et Gide atteint sans doute son paroxysme en la figure de l’oncle de Pest qui, professeur de droit à l’« esprit subversif », « dégagé des conventions sociales », doté d’une pensée profondément originale, s’emploie à faire penser les étudiants par eux-mêmes. À rebours du langage cuit et recuit des bourgeois flaubertiens, la langue de ce dernier ou celle de la tante Julie brillent par leur charme teinté d’archaïsmes, leur sens de la formule affilée, leur luxuriance ou au contraire leur sobriété choisie. Encore faut-il préciser que ces parents sont loin de tous relever de la haute bourgeoisie et de porter les yeux vers une culture exigeante, que l’on pense à l’oncle devenu boucher, au grand-père maternel, petit « industriel » fils de meunier ou à la tante Mari exerçant la tyrannie du fond de son lit. Voilà cette famille bourgeoise fraîchement bigarrée dont il revendique le legs, et, puisque l’auteur ne se limite pas à une peinture sociologique mais tend à mythifier ses membres singuliers en en faisant « de purs produit fin-de-siècle », voilà aussi cette classe bourgeoise qui vit son âge d’or au tournant du XXe siècle.

Si cette famille est susceptible de représenter la classe sociale tout entière, c’est peut-être parce que, dans l’esprit de l’auteur, elle fait corps avec une ville cosmopolite (peuplée de Hongrois, d’Allemands, de Juifs, de Slovaques) qui, toute provinciale qu’elle est, peut prétendre à figurer le monde. Les pages consacrées à la ville respirent toutes une profonde nostalgie, notamment celles sur le prix accordé à la lecture, qui ne peuvent que toucher le lettré. « Je puis affirmer sans le moindre excès qu’aux yeux de notre bourgeoisie, le livre représentait, au même titre que le pain, un article de première nécessité. Le soir, l’homme cultivé de la classe moyenne ne s’endormait pas sans lire quelques pages d’un roman récent ou relire un passage d’un de ses volumes favoris. » La petite ville de culture allemande (la famille de Marai est elle-même d’origine saxonne), placée sous l’ascendance inspirante de Ferenc Kazincky (père de la réforme de la langue hongroise) devient un véritable fief doré des belles-lettres, bien plus raffiné et pétri de culture que la capitale : là y fleurissent imprimeries, salons littéraires, nouvelles parutions que chacun lit et commente sous les arcades de la ville. « Les bourgeoises de ce temps-là lisaient » au lieu de fuir l’ennui dans les divertissements.

Cette époque lui semble d’autant plus lointaine qu’en 1934, Sandor Marai s’est installé à Budapest, ne pouvant retourner dans sa chère ville natale, désormais intégrée à la Tchécoslovaquie. L’agrandissement mythique de Kassa est accru par sa perte mais aussi par celle du père, lui-même allégorie vivante de toute une culture faite de bonté, de courtoisie et de distinction. Chez Marai, la bourgeoisie semble bien échapper à la sphère sociale et s’élever à la hauteur d’un idéal indissolublement associé à l’univers de l’enfance, figuré par la ville-monde qu’est Kassa. Les Mémoires de Hongrie sont éclairantes à ce titre, lorsqu’il raconte sa révélation devant la découverte de son immeuble en ruine après le siège de Budapest en 1945. Il se rend alors compte qu’il a vécu en « caricature de bourgeois » durant toutes les dernières années, souffrant du manque d’« une véritable atmosphère bourgeoise, au fond, vivante et vivifiante », telle qu’il a pu la sentir à Kassa. Marai esquisse donc les contours d’une vraie bourgeoisie qui serait fondamentalement une puissance de vie, à l’image des membres de sa famille dont il loue à maintes reprises l’immense énergie et la force singulière. « Être bourgeois n’a jamais été pour moi une situation de classe, mais une vocation. Fruit de la culture occidentale contemporaine, le bourgeois est ce que l’homme a créé de mieux. C’est lui qui, après la disparition d’une hiérarchie sociale surannée, a inventé cette culture et rétabli l’équilibre dans un monde bouleversé. » La bourgeoisie ainsi conçue serait cette force débordante et cependant maîtrisée et canalisée dans le sens de la vie, qui a permis de vivre paisiblement pendant quelques décennies.

Pour autant, Sandor Marai, tout en ayant toujours assumé l’héritage bourgeois de sa famille, ne s’était jamais senti à son aise au sein de ce milieu et ce, dès sa jeunesse. Un sentiment d’étouffement l’avait souvent étreint et, pendant ses années allemandes et parisiennes qu’il relate dans les Confessions d’un bourgeois, il avait tenté de se détacher de sa famille en se frayant un chemin dans les marges. Il avait même vécu dans « les vertiges de l’abandon », attitude fort peu bourgeoise. Or, à l’heure menaçante où il voit la décomposition de toute une civilisation, le mythe familial adossé à l’idéal bourgeois apparaît comme l’enclos le plus chaleureux pour continuer à vivre.

Éva Philippon