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Oleg Khlevniuk

Staline

Préface de Nicolas Werth

Traduit de l’anglais et du russe par Évelyne Werth

Belin, coll. « Contemporaines » (dirigée par Henry Rousso et Denis Peschanski)

615 p. et 16 p. de cahier photo, 25 €

Parution : le 1er septembre 2017

La journée et la soirée du 1er mars 1953 à la « datcha proche ». Panique parmi les gardes du corps. Le 1er mars, aux premières heures du j...

La journée et la soirée du 1er mars 1953 à la « datcha proche ». Panique parmi les gardes du corps.

Le 1er mars, aux premières heures du jour, une fois ses invités partis, Staline s’apprête à aller se coucher. Il ne se sent probablement pas bien. C’est un homme âgé et en mauvaise santé. Contrairement à son habitude, il n’appelle ni ses gardes, ni ses domestiques pour qu’ils lui servent son repas. Depuis le début de l’année 1952, trois cent trente-cinq agents de sécurité sont chargés de protéger l’appartement de Staline au Kremlin et sa datcha. En outre, soixante-treize autres personnes, réparties en équipes dans différents lieux, sont placées à son service personnel. Staline passe le plus clair de son temps en leur compagnie. Elles lui emboîtent le pas, montent la garde sous ses fenêtres, font la cuisine, le ménage et au besoin lui tiennent compagnie. Elles ne sont jamais loin : dans sa « datcha proche », un long corridor sépare la partie où vit le personnel de celle où il vit lui-même. Les pièces de son appartement sont équipées de boutons qui lui permettent d’appeler si nécessaire.

En ce soir du 1er mars, cette entorse à la routine éveille l’inquiétude des gardes responsables de la sécurité, qui alertent leur supérieur et lui signalent qu’on n’entend aucun mouvement dans les appartements du chef. Le soir tombe, et l’appartement est toujours plongé dans le silence. L’inquiétude monte encore d’un cran, mais aucun membre du personnel ne veut prendre l’initiative d’aller voir ce que fait le « Patron » sans avoir été appelé. Finalement, vers 6 heures du soir, au soulagement général, une lumière s’allume dans l’appartement de Staline. Chacun se tient prêt à accourir à son appel, or bizarrement le silence se prolonge. De nouveau, l’anxiété monte. Les gardes s’interrogent ; lequel d’entre eux se dévouera pour aller voir ce qui se passe chez Staline ? Mais personne ne se porte volontaire.

Leur hésitation est compréhensible même si une certaine familiarité s’est instaurée entre eux et leur maître solitaire, pour lequel ils tiennent souvent lieu de famille de substitution. De temps en temps, on les voit travailler ensemble dans le jardin ou faire griller des chachlyks. Il prend aussi parfois la fantaisie à Staline de se rendre dans les cuisines et de s’allonger sur le grand poêle russe pour soulager ses douleurs de dos. Néanmoins, malgré les apparences, Staline garde ses distances et, à l’occasion, se montre sévère avec son personnel qui ne se départit jamais d’une certaine méfiance.

Les gardes chargés de la protection de Staline ainsi que des autres fonctionnaires de haut rang appartiennent à un département spécial au sein de la Sécurité d’État, la Direction principale de la Garde. Aux premiers temps du régime soviétique, quand on se laissait encore bercer d’illusions sur l’égalité révolutionnaire, les dirigeants bolcheviques ne vivaient pas coupés de la population. Dans les années 1920, on pouvait voir l’épouse de Staline conduire elle-même sa voiture et Staline arpenter les rues de Moscou sans précaution particulière, quoique toujours accompagné de gardes du corps. En juillet 1930, au cours d’un séjour à Sotchi, Staline et sa femme furent victimes d’un accident de voiture. Staline eut la tête projetée contre le pare-brise et fut légèrement blessé.

Deux mois après cet accident, alors que la lutte contre les « ennemis » faisait rage et plongeait de plus en plus le pays dans un climat d’hystérie, le Politburo adopta une résolution pour « contraindre le camarade Staline à cesser immédiatement de se promener dans la ville à pied ». Mais Staline ne voulut pas se plier à cette injonction. Le 16 novembre 1931, alors que, sortant du bâtiment du Comité central, il rejoignait à pied le Kremlin, entouré par ses gardes du corps, il se rua soudainement sur un homme qui s’avéra être un agent armé d’une organisation antibolchevique tout juste arrivé de l’étranger. L’individu en question, sous l’effet de surprise, fut arrêté sans avoir eu le temps de sortir son arme. L’incident fit l’objet d’un rapport de l’OGPU (les services de la police politique) adressé à Staline et aux autres membres du Politburo. Molotov porta l’annotation suivante en marge du rapport : « Aux membres du Politburo. Il ne faut plus que Staline se déplace dans les rues de Moscou à pied. » Nous ne savons pas si Staline obtempéra, et pas davantage si cet incident avait été monté de toutes pièces.

La Nouvelle Quinzaine Littéraire

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