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Léger, acidulé

Article publié dans le n°1064 (01 juil. 2012) de Quinzaines

« Moumoute », « Lilli », Juliette Spiegelman, héroïne et narratrice du premier roman de Dora Breitman, a l’habitude de surnommer ses amis, ses connaissances. Et des amis, elle en a, vivant à Paris, au cœur du Marais dans ce qu’autrefois on appelait Plätz ou Plätzl, la petite place en yiddish, autre façon de désigner la place des Vosges.
Dora Breitman
Demain, j'ai rendez-vous avec Bob Dylan
« Moumoute », « Lilli », Juliette Spiegelman, héroïne et narratrice du premier roman de Dora Breitman, a l’habitude de surnommer ses amis, ses connaissances. Et des amis, elle en a, vivant à Paris, au cœur du Marais dans ce qu’autrefois on appelait Plätz ou Plätzl, la petite place en yiddish, autre façon de désigner la place des Vosges.

La langue qu’on entend derrière le français est le yiddish, celui d’une communauté en partie disparue, en partie régénérée par l’arrivée des « Sèf », ces ex-pieds-noirs qui aiment agiter la gourmette et montrer la Rolex, comme dans les films La vérité si je mens ! La communauté juive est l’un des principaux personnages de ce roman léger, écrit au présent, comme pour lui donner de la vitesse, entraîner le lecteur dans son élan. De courts chapitres qui sont autant de séquences de film se suivent, annoncés par un titre qui donne le la. Les paragraphes eux-mêmes ont l’air de « twitt » un peu gonflés, ballons de baudruche qui s’envolent au gré des pages.

Dire que cette communauté juive est un des principaux personnages est aussi une façon de dire que la plume alerte de Dora Breitman campe bien d’autres héros ou figurants, raconte les aventures et mésaventures des uns et des autres comme on zigzague dans le labyrinthe du Marais.

Peut-on résumer l’intrigue ? La quatrième de couverture donne quelques bonnes clés pour ouvrir des portes. Juliette rêve donc de rencontrer son idole, Bob Dylan. Elle est née il y a quarante ans en entendant ses chansons et, depuis, elle ne songe qu’à un rendez-vous avec le chanteur, toujours sur la brèche, hyperactif, à la fois mystérieux et transparent. Dylan est un mythe et s’y confronter est à la fois la plus dense et la plus simple des expériences. Il est plus accessible que les stars d’aujourd’hui, cachées derrière les « communicants » qui les fabriquent à coups d’images et de scandales ; il a gardé des années soixante et de celles de Woodstock (qu’il a manqué pour cause d’accident de moto, a longtemps prétendu la légende) une forme de proximité que ses chansons traduisent. Pour qui voudrait en savoir plus sur ce chanteur, No direction home de Martin Scorsese est une excellente introduction. Mais revenons aux rêves de Juliette pour dire que cette rencontre se fera… peut-être, que c’est l’enjeu des dernières pages auxquelles on renvoie le lecteur.

L’essentiel est ailleurs. Juliette a divorcé depuis peu et elle cherche à se remarier. Devenue pratiquante, elle tient à fonder une famille, et si possible avec un homme partageant ses convictions. Certains, comme Pierre Benveniste ou David Nemrovitz, pourraient faire l’affaire mais tout est plus compliqué qu’on ne le croit pour des raisons que nous dirons plus loin, car, comme on l’a dit, le monde tourne autour de Juliette. Il y a Léonie alias Lilli, sa meilleure amie, qui pense avoir trouvé le grand amour avec Helmut Isch, secrétaire à l’ambassade d’Autriche à Paris. Il y a Simon, Maud, Juliette, Bijou et les autres, qu’on croisera au fil des pages et au gré des événements qui ponctuent l’existence de la quadragénaire. L’essentiel se passe rue des Écouffes, au 7 (chiffre qu’un proverbe yiddish associe au mensonge), au restaurant Pitchipoy. Par une curieuse ironie de l’Histoire, ce nom inventé par les enfants de Drancy qui désignaient par là la terrible destination qui leur était promise, ce nom donc est devenu celui d’une sorte de restaurant associatif, employant des chômeurs ou des personnels non formés pour leur assurer un salaire et quelques rudiments d’un métier. Ce lieu voit aller et venir des personnes plus ou moins aimables, parmi lesquelles une certaine Éléonore de La Fougeraie, bobo aux dents longues, incarne ces Parisiennes d’aujourd’hui qui pratiquent le commerce équitable pour se donner bonne conscience. Le portrait un peu vachard que la narratrice dresse de cette femme n’est pas très loin de la réalité que nous pouvons voir. Il suffit de regarder du côté de certains écologistes. Mais trêve de politique, ce n’est pas l’objet du livre. Encore que politique n’est pas un gros mot quand il s’agit de raconter la vie associative, de parler du quartier (un peu enjolivé par l’auteur ou par sa narratrice qui dépeint parfois la rue des Rosiers comme si on pouvait s’y loger avec les revenus d’une étudiante). Ce quartier du Marais, on le connaît, on le voit et souvent on le fige dans les clichés. Entre boutiques de mode, images perdues de l’avant-guerre et foyer d’une certaine orthodoxie juive, il a besoin de trouver sa place, sa juste représentation. Ce roman la lui donne qui n’installe personne dans son cliché. Ceux qui ont aimé Rabbi Jacob et son accent yiddish contrefait en seront pour leurs frais. Dora Breitman montre des individus divers, contradictoires et sa jeune héroïne pratiquante ne ressemble pas aux femmes de Jérusalem ou de Brooklyn, marchant dix mètres derrière le fier époux, portant perruque et entourées d’une marmaille survoltée. Juliette est une femme d’aujourd’hui, engagée dans son restaurant associatif, et s’efforçant de le sauver de la suave rapacité d’Éléonore.

Tout est donc plus compliqué quand on se confronte à la modernité, quand célébrer Chabbate est un acte à la fois conservateur et révolutionnaire, voire utopiste, quand on a affaire aux hommes, au monde et à soi-même. Est-ce que Bob Dylan peut vous aider à vous connaître et à faire des choix ? Nous ne trancherons pas. Le lecteur se fera son idée en lisant ce roman sautillant et joyeux comme un jour de printemps. 

Norbert Czarny

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