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Le temps du grand chambardement est venu

Article publié dans le n°1221 (05 nov. 2019) de Quinzaines

Les lanceurs d’alerte de l’extinction haussent les épaules quand leurs adversaires qualifient leur discours d’« apocalyptique ». Si l’on se souvient du texte qu’est l’Apocalypse, vingt-septième et dernier livre du Nouveau Testament, les uns et les autres ont sans doute raison, chacun en conformité avec ses propres objectifs.

Carton d’Hennequin de Bruges, Le Cheval livide et la Mort. Détail de la douzième pièce de la première tapisserie de l’Apocalypse d’Angers, v. 1373-1382.

Les lanceurs d’alerte de l’extinction haussent les épaules quand leurs adversaires qualifient leur discours d’« apocalyptique ». Si l’on se souvient du texte qu’est l’Apocalypse, vingt-septième et dernier livre du Nouveau Testament, les uns et les autres ont sans doute raison, chacun en conformité avec ses propres objectifs.

« Une grande merveille parut dans le ciel : une femme vêtue du soleil et de la lune sous ses pieds, et sur sa tête, une couronne de douze étoiles. Elle était grosse, et elle pleurait étant en travail et dans les douleurs de l’enfantement.

Un autre prodige parut encore dans le ciel. Voyez ! [ἰδοὺ] un grand dragon rouge, ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes, sept couronnes. Sa queue entraîna le tiers des étoiles du ciel, et les précipita à terre. Le dragon se tint devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer son enfant aussitôt né.

Elle donna le jour à un enfant mâle, qui dominerait toutes les nations avec une verge de fer, et son enfant fut enlevé en direction de Dieu et de son trône. Et la femme s’enfuit dans le désert, où un lieu lui avait été aménagé par Dieu, afin qu’elle y fût nourrie pendant mille deux cent soixante jours. »

Ce qui précède est un extrait du chapitre 12 de l’Apocalypsedite de saint Jean, composée de 22 chapitres et vingt-septième et dernier livre de l’ensemble que nous appelons Nouveau Testament, seconde partie lui-même, après l’Ancien Testament, de laBible, le texte sacré des chrétiens.

J’ai traduit le grec ἰδοὺ, que l’on pourrait qualifier d’« interjection d’alarmisme », par « Voyez ! » plutôt que par l’anodin « Voici » des traductions françaises, alors que l’anglais a le plus expressif « lo and behold », utilisé dans la Version autorisée : la traduction biblique commanditée par le roi Jacques, qui prit sept ans à écrire (1604-1611).

L’anglais a retenu dans la langue « lo and behold » pour en faire même, pourrait-on dire, l’« interjection d’alarmisme » par excellence, souvent aujourd’hui pour un usage comique, mais aussi pour animer les histoires que l’on raconte aux petits enfants pour les endormir : « Mais alors que le Petit Chaperon rouge trottine le cœur léger, lo and behold ! quelle est donc cette silhouette sombre que l’on devine dans un buisson ? »

Le mot « apocalypse » est la non-traduction du grec ἀποκάλυψις qui signifie « dévoilement » ou « révélation ». Les anglophones disent d’ailleurs, pour ce que nous appelons l’Apocalypse, The Book of Revelation, le Livre de la Révélation.

Comment est-on passé de l’idée de révélation à celle d’apocalypse, au sens où nous l’entendons maintenant de grand chambardement ? Tout simplement parce que la révélation que nous communique Jean est celle d’un message que lui a adressé Jésus-Christ annonçant un bouleversement colossal :

« La Révélation de Jésus-Christ, que Dieu lui a donnée pour montrer à ses serviteurs ce qui doit bientôt arriver, et qu’il a fait connaître en envoyant son ange à son serviteur Jean, lequel a consigné la parole de Dieu et le témoignage de Jésus-Christ, ainsi que la vision qu’il eut » (Apoc. 1 : 1-2).

Un bouleversement qui fera assister à pas moins que la descente sur terre d’une ville tout entière :

« Et moi, Jean, je vis descendre du ciel en provenance de Dieu, la Ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse parée pour son promis » (Apoc. 21 : 2).

Un bouleversement qui abolira toute souffrance :

« Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et il n’y aura plus ni mort, ni deuil, ni pleurs, ni non plus de douleur, car l’ordre ancien aura péri » (Apoc. 21 : 4).

Il est beaucoup question de l’apocalypse aujourd’hui. Le dictionnaire définit « apocalypse » ainsi : « fin du monde », « destruction de taille catastrophique ». Pour « apocalyptique », il offre, comme synonyme, « épouvantable ».

La langue n’a donc retenu que la première phase de l’apocalypse biblique, celle de la dévastation, et a ignoré la seconde, celle de la régénérescence et de la fin de toute souffrance.

Alors que ceux qui avertissent du risque d’extinction du genre humain et alertent en ce sens évitent ces mots, ceux qui les combattent y recourent pour les tancer : ils leur reprochent, parfois avec véhémence, leur « apocalypse » ou leur « vision apocalyptique » en raison sans doute de connotations de ces deux mots que les dictionnaires négligent : celles d’une exagération et d’une volonté gratuite de terrifier.

Pourquoi ces connotations ? Parce que l’événement annoncé par Jean (et par les autres auteurs de textes apocalyptiques : Baruch et Daniel) n’a pas eu lieu, malgré l’imminence proclamée par leur auteur à l’époque. Et parce que, du coup, le ton alarmiste et la fantasmagorie visuelle qui caractérisent le texte paraissent, avec le recul, tout particulièrement surfaits.

Jacob Taubes écrivait dans sa thèse, Eschatologie occidentale, en 1947 : « La question primordiale de l’Apocalypse est quand ? La question se pose en raison de l’attente pressante de la rédemption, et la réponse évidente est bientôt. L’imminence est le trait essentiel de la croyance apocalyptique […]. Un trait commun à tous les auteurs d’apocalypse est leur certitude qu’ils sont sur le point de vivre la fin. »

Faire peur sans doute, mais faire peur gratuitement, sans véritable justification, affirment les adversaires des lanceurs d’alerte.

Il se disait dans l’Antiquité que Jean avait écrit son Apocalypse en réaction aux persécutions de Domitien. Les historiens ne trouvent cependant aucune trace de répression à cette époque. Du coup, un soupçon s’est fait jour : plutôt que d’un discours d’intention défensive, ne s’agissait-il pas d’un discours au contraire offensif ? Le souci n’était-il pas précisément de faire advenir le nouvel ordre, aboutissement de la vision : un ordre sans larmes, le précédent ayant été aboli avec l’aide du Dieu tout-puissant – ou, pourquoi pas ?, en se passant entièrement de son aide ?

« La littérature apocalyptique est écrite pour réveiller l’âme et l’esprit, écrivait encore Jacob Taubes, quelles que soient les divisions. Alors que les écritures canoniques des Églises individuelles sont nationales, les écrits apocalyptiquessont à proprement parler internationaux. Ils intègrent tout ce qui exacerbe les sentiments. »

« Exacerber les sentiments », d’où le tempo échevelé des récits apocalyptiques : à peine la terre s’est-elle fendue que le ciel s’embrase du combat de 144 000 anges contre 200 millions de démons. La saturation visuelle est recherchée chez l’auditeur par le nombre de créatures à imaginer et par le fait qu’elles sont autant de chimères dont la représentation force à imaginer une cascade ininterrompue de métamorphoses :

« L’apparence des criquets était semblable à des chevaux prêts au combat, et sur leur tête étaient comme des couronnes d’or, et leur face était pareille à un visage humain.

Et leurs cheveux étaient comme les cheveux des femmes, et leurs dents étaient comme les dents du lion.

Ils avaient des armures comme des cuirasses de fer, et le bruissement de leurs ailes était comme le vacarme de chars à plusieurs chevaux accourant au combat.

Ils avaient une queue semblable à celle des scorpions : il y avait dans leur queue un dard capable d’infliger aux hommes une douleur qui durerait cinq mois » (Apoc. 9 : 6-10).

Pourquoi alors « apocalyptique » appliqué au discours de ceux qui préviennent de la menace d’extinction, alors qu’eux-mêmes évitent le terme ? Peut-être en raison de la seconde phase de l’Apocalypse : la fin prophétisée de toute souffrance, dont ni les chantres ni les détracteurs de l’apocalypse à venir n’ignorent la promesse et à laquelle les lanceurs d’alerte aspirent, mais qui laisse indifférents leurs critiques : dans le monde tel qu’il est, la souffrance n’est-elle pas, pour ces derniers, essentiellement celle d’autrui ?

Paul Jorion