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Le temps d’éclore. Sur un poème inédit

Article publié dans le n°1181 (16 oct. 2017) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

« La poésie écrite vaut une fois et ensuite qu’on la détruise » (Antonin Artaud). Mais certains poèmes n’ont jamais eu la possibilité de servir. Pourquoi les avoir conservés ? Ces textes non publiés le sont rarement en raison d’un refus. Ils disent quelque chose de profondément ambigu sur leur auteur, modeste et égoïste, à la fois. Venu le temps d’éclore, des poètes s’expliquent sur la naissance de ces textes mûrs.
« La poésie écrite vaut une fois et ensuite qu’on la détruise » (Antonin Artaud). Mais certains poèmes n’ont jamais eu la possibilité de servir. Pourquoi les avoir conservés ? Ces textes non publiés le sont rarement en raison d’un refus. Ils disent quelque chose de profondément ambigu sur leur auteur, modeste et égoïste, à la fois. Venu le temps d’éclore, des poètes s’expliquent sur la naissance de ces textes mûrs.

Pourquoi un poème reste-t-il inédit ? Et pourquoi, après bien des années, revient-on vers lui ? C’est la question que je me pose à propos de celui-ci, sans titre, comme tous les poèmes que j’écris.

Je ne me souviens plus de la date exacte de son écriture, sans doute à peu près une dizaine d’années. À cette époque j’avais connu un passage dépressif assez sévère et, sur les conseils de mon ami Bernard Mazo, j’étais allé consulter une psychologue. Au fil des entretiens, je n’avais pas tout à fait perdu le goût de l’écriture, je dois même dire que celle-ci m’avait redonné quelques forces. Pourtant le contenu de ces textes reflétait bien mon état fragile, le peu d’espoir que j’entretenais et le pessimisme qui m’habitait. C’est ce que reflète ce poème dans son contenu. Comment est-il né, a-t-il été écrit ? Je ne m’en souviens plus, sans doute laborieusement. À le relire, je constate qu’il reflète bien l’état qui était le mien ces années-là. Lorsque je l’ai eu terminé, je n’ai eu aucune intention de le publier, il était là pour m’aider, pour traduire ce que j’éprouvais. L’écriture était une bouée que je saisissais quand elle se présentait à moi et dans ce cas publier n’était pas mon propos.

Relisant ce poème je constate que j’ai sans doute cédé au doute, au désespoir toujours à l’affût. Le « tu » et l’emploi de la deuxième personne sont un moyen que j’utilise pour ne pas avoir recours au « je » et dans ce texte je suis resté fidèle à cette règle. Dès le début c’est l’appréhension d’une fin prochaine avec l’allusion à l’« incendie ». J’ai toujours été hanté par la perspective de la mort qui surgit de temps à autre et me paralyse. Si elle n’est pas ici nommée, c’est bien elle qui apparaît au loin. Il est vraisemblable que je ne parvenais pas à me déprendre de cette image et que la perspective envisagée ne pouvait être que cette fin tant redoutée et qui est plus qu’une image, mais une angoisse que l’on est incapable d’éliminer. Une disparition au sein des éléments, c’est toujours l’impression que j’ai ressentie durant cette période avec la volonté de « se fondre dans l’horizon », c’est-à-dire dans l’univers, cela au cours des différentes étapes de mon existence. « La brume et le brouillard » étaient bien les éléments qui reflétaient ma condition : nulle lueur à l’horizon. Pourtant de celle-ci, il n’était pas utile d’en faire part à quiconque. Ce poème qui disait le désespoir et la négation de tout avenir « et ses miroirs falsifiés » était écrit pour rester dans mes cartons. Il était ce témoin d’un temps difficile, mais l’écriture représentait la possibilité de m’extraire de cette nuit qui m’enveloppait.

Avec bien des difficultés, avec le recours à l’écriture, une lueur est apparue un peu plus tard, mais ce poème retrouvé n’a pas eu d’autre fonction que celle de me faire prendre conscience de ma fragilité, d’exprimer mon mal-être. De celui-ci il n’était pas nécessaire que quelqu’un d’autre que moi en soit informé. J’exhume toutefois ce poème qui a traversé tout ce temps et le donne à lire non sans appréhension.

Max Alhau

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