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Le son du Velvet Underground et Nico

Que le rock soit un art de vivre, un choix d’exister qui ouvre les portes de la perception, libère des entraves, nul groupe ne l’a expérimenté davantage que le Velvet Underground. À l’occasion du cinquantième anniversaire du Velvet, à côté de la très riche exposition à la Philharmonie de Paris « The Velvet Underground New York Extravaganza », Philippe Azoury et Joseph Ghosn avec The Velvet Underground, Serge Féray avec Nico : Femme fatale, Philippe Margotin avec Le Velvet Underground : De Lou Reed à John Cale, nous livrent trois opus qui descendent dans le brasier des quatre albums mythiques du Velvet, des six albums de Nico.

PHILIPPE AZOURY ET JOSEPH GHOSN

THE VELVET UNDERGROUND

Actes Sud Rocks, 179 p., 16,90 €

 

SERGE FÉRAY

NICO

Femme fatale

Le mot et le reste, 303 p., 23 €

 

PHILIPPE MARGOTIN

LE VELVET UNDERGROUND

De Lou Reed à John Cale

Chronique Éditions, 159 p., 29 €

 

CATALOGUE D’EXPOSITION

THE VELVET UNDERGROUND NEW YORK EXTRAVAGANZA

Cité de la musique Philharmonie de Paris/La Découverte/Dominique Carré éd., 222 p., 39 €

Que le rock soit un art de vivre, un choix d’exister qui ouvre les portes de la perception, libère des entraves, nul groupe ne l’a expérimenté davantage que le Velvet Underground. À l’occasion du cinquantième anniversaire du Velvet, à côté de la très riche exposition à la Philharmonie de Paris « The Velvet Underground New York Extravaganza », Philippe Azoury et Joseph Ghosn avec The Velvet Underground, Serge Féray avec Nico : Femme fatale, Philippe Margotin avec Le Velvet Underground : De Lou Reed à John Cale, nous livrent trois opus qui descendent dans le brasier des quatre albums mythiques du Velvet, des six albums de Nico.

Fins connaisseurs des anges noirs de New York, Lou Reed, John Cale, Sterling Morrison, Maureen Tucker, Nico, Doug Yule ensuite, qui, en plein Flower Power, au creux de la vague psychédélique, impulsèrent un rock noir, dur, coupant, annonçant le punk, Philippe Azoury et Joseph Ghosn recréent avec passion, dans un style électrique, l’émergence de cet ovni fugace. Ils délivrent le groupe des clichés qui, en faisant du Velvet une émanation mondaine, malsaine, de la Factory, effacent sa « rupture épistémologique ». La révolution esthétique que le Velvet a impulsée ne peut se concevoir sans les révolutions politique, sexuelle, existentielle que la première entraînait. Si les sixties parièrent pour le lever d’un nouveau monde – un monde soustrait à l’emprise du système, renversant tout ce qui aliène, poussant aux limites l’expérimentation des états de conscience modifiée, en quête du soleil noir des défonces, d’innovations audacieuses (La Monte Young, Jonas Mekas, Allen Ginsberg, Warhol, Paul Morrissey…) –, le Velvet, né de la rencontre du musicien accompli John Cale et de l’écorché vif Lou Reed, délivra un « existentialisme brutal, américain, chantant la survie, l’exil, le manque » dans une époque dopée aux sirènes du mouvement hippie.

En avance sur son temps, allié aux avant-gardes new-yorkaises, le Velvet Underground rompit avec l’ambiance peace and love, diffusa un son coupant,une thématique sombre et angoissée portée par la poésie de Genet, de Selby. Par son nihilisme, la construction sonore d’un wall of noise blanc comme la poudre, par sa pratique de la marge, de la transgression musicale, sexuelle, sociale, avant que celles-ci ne deviennent des conventions, il préfigurait la mort du mouvement hippie, l’agonie du Summer of Love et l’explosion du punk. Autour des années 1966-1967, l’aventure effervescente, multimédia, de l’Exploding Plastic Inevitable sous la baguette du sorcier Warhol mixa le violon électrifié de John Cale, l’univers des junkies et des trans de Lou Reed, le chant sépulcral de Nico, ange d’une beauté de sphinx, les mélodies du fouet de Gerard Malanga, les danses d’Edie Sedgwick. Tout ce que l’Amérique proscrit comme marginal, queer, inadapté, paria, est mis en paroles et en son par Lou Reed, l’héroïnomane attendant son dealer dans I’m Waiting for the Man, l’ode à la poudre sur la plage Heroin, les cérémonies à la Sacher-Masoch dans Venus in furs. L’improvisation, les greffes sonores ne se donnent aucune limite, l’énergie brute du noise flirte avec une impro free-jazz catapultée dans le rock comme l’analysent Azoury et Ghosn à propos du morceau Sister Ray

Dans son essai magnifiquement illustré, Philippe Margotin offre une chronique détaillée et inventive de la naissance du Velvet, des carrières en solo de Lou Reed, Nico, John Cale, des héritiers des pionniers de l’underground. Une véritable manne pour les aficionados…  

Dans la constellation du Velvet brillait un astre noir fascinant de beauté qui, découvert par Warhol, ne chanta que sur le premier album du groupe avant de se lancer dans des albums-vaisseaux fantômes à l’écart des modes musicales, sortis de blessures primitives. La déesse nordique Nico, née Christa Päffgen, vit le jour dans une Allemagne bombardée, fut mannequin à Paris, actrice dans La dolce vita, s’inventa des généalogies et un géniteur autant qu’elle inventa des mondes sonores postmédiévaux portés par sa voix grave et son harmonium. Le livre que Serge Féray lui consacre va au-delà de toute biographie, de tout essai, de toute collecte de faits, d’analyses. Sans pathos, ni conceptualité froide, il offre un voyage éblouissant dans les strates de l’univers si particulier de Nico. L’ayant connue, il construit un tombeau en forme de chant d’amour, circule avec une élégance et une érudition infinies dans les pans morcelés de l’astre Nico : sa rencontre avec le milieu de la mode à Paris, avec Jeanloup Sieff, Gainsbourg, sa beauté parfaite qui sidère, ses essais dans le septième art, Fellini, Warhol, ses années new-yorkaises, son éjection du Velvet, ses rencontres avec Jim Morrison, son double, son âme sœur, avec Delon dont elle eut un fils, Ari, son aventure avec Philippe Garrel dont elle fut la compagne, la muse, l’héroïne dans de nombreux films (La Cicatrice intérieure, Athanor, Le Berceau de cristal…), sa carrière solo avec Chelsea Girls (1967), The Marble Index, Desertshore, The End…, Drama of Exile, Camera Obscura, ses noces avec les substances illicites. Grande pythie antique rattrapée par un passé de bombes, de folie, Nico quitta le moule de créature sublime pour explorer ses abysses, détruire le carcan de la Blonde venue d’ailleurs, lancer à la face du monde des œuvres aux harmonies atypiques, rompant avec les structures du rock. 

Son jeu à l’harmonium, lequel épand « la musique même des ruines de Berlin », lui permet de creuser des atmosphères à la croisée de l’Occident et de l’Orient – soufisme et Inde. Son anglais si particulier, son ralliement à la suggestion d’Ornette Coleman d’intervertir pour certains morceaux le rôle des mains (jouer l’accompagnement à la main droite et interpréter la mélodie à la main gauche, dans les graves), ses mutations (prêtresse noire de The Marble Index, chaman délaissant le réel pour ses mondes oniriques, mélisme hypnotisant induisant des états de transe, mélodies non tonales, primitives, expérimentations formelles d’avant-garde mêlées à un folklore immémorial…), sa passion de la littérature (Byron, Shelley, Poe…), les allusions de ses albums à Wordsworth, Fitzgerald, aux Nibelungen, ses dédicaces à Andreas Baader, sa descente vertigineuse dans le velours de l’héroïne dont elle sera la vestale, sa vie, ses films avec Philippe Garrel, sont approchés par Serge Féray sous l’angle d’un ballet féerique, fût-il tragique.  « Le premier vers de ‟Lawns of Daws‟ pose l’enjeu de l’album : ‟Can you follow me ?‟  – titre original de la chanson, sous lequel elle est déposée légalement. Pouvez-vous me suivre, m’accompagner dans mon propre univers, le voulez-vous ? ». Accompagnée sur bien des albums par John Cale, Nico s’éloigne de la culture urbaine du Velvet pour exhumer une musique ancestrale, médiévale, savante, bâtie sur des légendes anglo-saxonnes, germaniques, de l’ancienne Égypte, et des textes hallucinés, cosmiques. 

L’impossible exorcisme du passé, l’impossible ancrage dans une histoire allemande assassine, contaminée par le nazisme, le soleil noir d’Ibiza qui engloutit la mère de Nico dans la folie, qui entraînera la mort de Nico à la suite d’une chute de vélo en 1988, les passages entre albums aériens et albums chthoniens, « la mythologie nicoesque » et ses personnages-clefs (Gengis Khan, Baader, l’assassin…), ses expérimentations linguistiques, son invention d’une autre langue mystique, le concert mythique qui fit scandale dans la cathédrale de Reims en 1974, sont convoqués dans un livre magique qui chorégraphie les nappes souterraines de celle qui se tint sous le nom de Nico et devint « une tombe vivante », une icône enténébrée, incendiée par l’héroïne et l’alcool. Apprivoisant l’entrée dans la mort en se l’injectant, en la buvant, vivant sur le fil du paradoxe de substances-pharmakons, remèdes et poisons, la poudre lui permettant de rester en vie, de supporter le train du monde, la déesse de la lune s’absentera d’elle-même, revenant de ses disparitions le temps de lancer ses grandes orgues, les tarots sonores de son épinette qui raviront la scène gothique. Un livre-pépite indépassable, qui brûle et enchante, au plus près du corps des œuvres, de leurs foyers brûlants.  

Nulle autre artiste que Patti Smith ne pouvait mettre en voix les poèmes hermétiques de Nico, la faire revivre à travers ses textes. Ayant connu Nico, lui ayant offert un harmonium quand le sien fut volé, Patti Smith sortira en septembre, quatre ans après le fabuleux Banga, un nouvel album, Killer Road, tribut à Nico, accompagnée par sa fille Jessie Paris Smith et le trio de Soundwalk Collective. De leur migration dans des êtres qui les accueillent, les fantômes reviennent, traversent les siècles, psalmodiant des histoires de fille sans père, jouant avec des rayons de soleil dans un Berlin bombardé. 

L’exposition « The Velvet Underground New York Extravaganza » (accompagnée de nombreux événements) se tient à la Philharmonie de Paris du 30 mars au 21 août 2016, avec pour commissaires Christian Fevret et Carole Mirabello. Signalons aussi le livre poignant, vertigineux, du fils de Nico, Ari, L’amour n’oublie jamais (Pauvert, 2001).

Véronique Bergen