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Le soleil et la mer au miroir du poème

Article publié dans le n°1029 (01 janv. 2011) de Quinzaines

 C’est comme une saine réaction contre les tendances mortifères qui menacent la poésie qu’il faudrait interpréter la parution de ce florilège, hymne à un genre qui souffre d’un déficit certain de lecteurs. Les passionnés savent que les civilisations qui consentent à la mort de la poésie sont elles-mêmes déclinantes. Saluons donc cette anthologie pour ce qu’elle est, un acte de foi.
Eglal Errera
Les poètes de la Méditerranée
 C’est comme une saine réaction contre les tendances mortifères qui menacent la poésie qu’il faudrait interpréter la parution de ce florilège, hymne à un genre qui souffre d’un déficit certain de lecteurs. Les passionnés savent que les civilisations qui consentent à la mort de la poésie sont elles-mêmes déclinantes. Saluons donc cette anthologie pour ce qu’elle est, un acte de foi.

Eglal Errera, qui est le maître d’œuvre de cette édition, explique, dans une note introductive, comment est née l’idée de cette anthologie et les quelques principes qui la gouvernent. Elle se félicite au préalable qu’aucune opposition ou réticence, d’aucune sorte, ni politique, ni idéologique, ni esthétique, ne se soit trouvée exprimée par les poètes sollicités pour figurer dans l’anthologie en question, que les poètes sélectionnés n’aient eu en tête que « le souci de la qualité de leur voisinage littéraire ». Ce qui importe plus que tout, c’est, semble-t-il, l’excellence du vers et la profondeur de la sensibilité poétique, autrement dit le caractère racé du faire poétique : « Nous avons imaginé cet ensemble de poèmes comme un voyage, partant d’Athènes, la ville de nos commencements, se poursuivant vers l’est ; la Turquie, le monde arabe et Israël, remontant vers la péninsule Ibérique, la France, l’Italie, s’achevant vers l’ouest où s’éteint le jour, chez les Slaves du sud, plus précisément en Macédoine, aux limites nord de la Grèce. » Cinq alphabets, dont l’hébraïque, l’arabe et le cyrillique. Dix-sept langues et vingt-quatre pays sont représentés et « achèveront d’esquisser le paysage polyglotte de cette édition où le poème en langue originale figurera en regard de sa traduction française ».

Que représente la Méditerranée pour les poètes ici rassemblés ? « Un creuset où ce sont des rencontres, des échanges qui pourraient se faire l’or de la pensée enfin vraie, si obstinément désirée et si constamment trahie par la société humaine », et aussi la poésie « qui aura été en Méditerranée la grande expérience fondatrice ». Ce florilège se place délibérément au confluent de la mer, de la poésie et du soleil. Évoquant Alger, Albert Camus écrivait, dans Noces, qu’« Alger, comme les villes sur la mer, s’ouvre comme une bouche ou une blessure. Ce qu’on peut aimer à Alger, c’est ce dont tout le monde vit : la mer au tournant de chaque rue [et] un certain poids de soleil ».

Ce que les poètes partagent avec le plus d’évidence c’est une expérience de lumière qui tantôt se formule de manière flamboyante, tantôt se fait plus discrète. Et cette lumière nous met d’emblée à la hauteur du divin. Les mythologies méditerranéennes et les symboliques proche-orientales ont donné une nature lumineuse à Dieu. De Zeus à l’islam, l’idée de lumière est attachée à la divinité dont le soleil est la manifestation visible. Souvenons-nous que la lumière est celle de la connaissance, que la création ab initio est lumière via l’ordre divin du Fiat lux. Le poète est le prophète sujet au délire, qui a ses démons et qui vaticine (tu vates eris, disait le jeune Rimbaud). Les poètes de la Pléiade ne considéraient-ils pas la poésie comme une « fureur » d’origine divine, les Romantiques comme le langage du cœur (Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie !) et Baudelaire comme le moyen de décrypter de mystérieuses correspondances de la création, une sorte d’épiphanie de l’univers spirituel où le poète voit « se dérouler des rivages heureux/Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone » ?

Si les poètes retenus sont d’inégale qualité, on ne dira pas assez que ce recueil nous donne à lire et à découvrir des poètes d’un authentique talent et d’un souffle épique incontestable. Les Grecs Michalis Ganas, Stratis Pascalis, le Turc Enis Batur, auteur de magnifiques gazels (odes amoureuses) et tant d’autres. Les uns célèbrent les ardeurs amoureuses dans un style direct frémissant de mots suggestifs. « Dans la chaleur grecque/nos poitrines se collaient/ruisselantes/je buvais ta sueur en même temps/que tes baisers/que ton ah dans l’ombre du volet/à l’heure où s’élevait le midi féroce d’ici » écrit la poétesse grecque Katerina Anghelaki-Rooke. D’autres préfèrent s’appesantir sur les pérégrinations et se cherchent des lieux adaptés à l’expression de leurs soucis ou de leurs états d’âme : « Existe-t-il ?/Y a-t-il un lieu ?/Pour que je m’arrête (je dois m’arrêter)/Au cours du périple qu’est l’enveloppe de ma vie » (Ozdemir Ince). Le Syrien Nazih abu Afach exprime son égarement, ses déceptions et son désespoir existentiels : « Égaré dans le jour/égaré dans la nuit/cristal brisé, fumée évanescente/fleur dans le cœur et balle de plomb pour fin/L’amour ni la musique/le baiser ni l’oiseau/le ciel ni les cantiques/ne donnent à la vie bonheur, au rêve douceur ». Venus Khoury Ghata chante les coïts lumineux, au grand dam des ascètes et des apôtres de la laideur et de la tristesse : « Les rêveurs attendent la saison des lucioles pour copuler/les millions de battements d’ailes gommant les angles/le rien pénètre le rien/nous nous emboîtons, feignons des coïts et que les ascètes s’enterrent de leurs propres mains alors/qu’ils le sont déjà et qu’il n’y a pas plus mort qu’eux/drap ou linceul qu’importe ». Salah Stétié, pour qui la poésie est une sorte de combustion alchimique, célèbre, dans un fort joli texte, la ville d’Alep : « Par-delà la distance qui figure/une fille que sa beauté rend folle/pleine de miroirs et de bras/par-delà l’aube vierge et mère/et les feuilles ». Enfin Haviva Pedaya évoque les exils et la dépossession et l’aliénation : « Et il n’y a ni mère ni père/Ne suis-je pas un être humain dépossédé de mots./Expulsée dans être envoyée en exil/ Mais sur ma terre dans mon peuple/Enterrée sans que ce soit dans le désert/Mais dans le superflu mon cercueil/Exilée sans que ce soit dans les lointains/Mais dans cette poussière qui envahit le sang et les larmes » et Ana Marques Gastão se soucie de l’identité et de la quête de soi dans l’évanescence des patries : « Voici ce qui reste/de ma patrie/La main qui cherche/sans amertume logique/Le corps de ces morts/Je ne sais même plus ce que je suis/À l’instant du crépuscule/Espace face au temps/Éternité blessée/entre la fin et le sanglot ».

Le choix d’une édition bilingue, qui devrait toujours être la règle, est en effet une excellente idée en ce qu’elle permet toujours de comparer le texte original et les versions qui en sont proposées, de faire les corrections ou les réserves d’usage si nécessaires, s’il est vrai qu’une traduction demeure toujours perfectible.

 

LE CŒUR EXONÉRÉ
Vin resté

Et plus rien à donner à la bouche fermée
Que ce linge et cette lampe obscure
Comme un peu de vin noir que les oiseaux
   ont bu
Oiseaux entrés rentrés dans l’invisible
Et du vin est resté non bu

Mais la grappe entre deux silex, l’odeur de
   l’eau,
L’aube de lune avec le trèfle blanc
Et quoi cette folie ? C’est quoi cette folie ?
Et qui nous donnera le corbeau frais et blanc
Ou ces semblants de fruits dans le jour
   respiré
(Le souffle exténué)
Le cœur exonéré, les olives, les arbres ?

Salah Stétié

Omar Merzoug

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