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Le silence des harkis

Les enquêtes de Vincent Crapanzano sur les harkis nous parlent d’un groupe ainsi désigné et par là parfaitement identifié, semble-t-il. Pourtant, pour toutes sortes de raisons, il apparaît particulièrement difficile à étudier. Le livre se présente donc comme la tentative de surmonter cette contradiction, ce qui met au jour les questions que l’auteur soulevait il y a maintenant plus de trente ans avec son extraordinaire "Tuhami", étude anthropologique d’une seule personne qui vivait à Meknès, et qui restent en débat. "Les Harkis" continue donc à explorer l’arc-en-ciel des situations du singulier au général, en insistant sur les difficultés poétiques qu’elles soulèvent. Ce sera ma ligne de lecture.
Les enquêtes de Vincent Crapanzano sur les harkis nous parlent d’un groupe ainsi désigné et par là parfaitement identifié, semble-t-il. Pourtant, pour toutes sortes de raisons, il apparaît particulièrement difficile à étudier. Le livre se présente donc comme la tentative de surmonter cette contradiction, ce qui met au jour les questions que l’auteur soulevait il y a maintenant plus de trente ans avec son extraordinaire "Tuhami", étude anthropologique d’une seule personne qui vivait à Meknès, et qui restent en débat. "Les Harkis" continue donc à explorer l’arc-en-ciel des situations du singulier au général, en insistant sur les difficultés poétiques qu’elles soulèvent. Ce sera ma ligne de lecture.

Dès les premières pages, l’objet de l’étude, les personnes désignées par le terme de « harkis », apparaît d’un accès difficile. Le mot de harki désigne un ensemble de supplétifs de l’armée française pendant la guerre d’Algérie recrutés à des dates, dans des conditions et avec des statuts très divers. Un premier risque se présente, enserrer un ensemble de personnes dans les « catégories du prêt-à-penser », les « chosifier ». Un deuxième risque serait d’oublier les souffrances endurées et les émotions ressenties par les harkis, de les regarder de loin comme des fourmis en négligeant, en outre, la singularité de chacun. Dans quelle mesure constituent-ils une « communauté », selon le mot utilisé par Crapanzano ? Ce dernier conclut que ce qui les lie, c’est une mémoire commune.

Pour accéder à cette réalité évanescente, leurs expériences et leur mémoire, l’auteur suit une « démarche librement phénoménologique » selon ses propres termes. Il s’appuie sur les expériences de chacun, les siennes dont il rend compte – « Que, au moins implicitement, le lecteur reconnaisse les effets de mon style sur le matériau recueilli » – et surtout celles des harkis dans les situations les plus diverses. Les constructions que nous livre Vincent Crapanzano transitent nécessairement par le langage, sous la forme de traductions, de récits, de conventions descriptives et de capacités projectives, comme il le précise lumineusement dès la page 19. L’anthropologue new-yorkais rend compte de multiples conversations avec les harkis mais aussi avec leurs enfants. Nécessairement, les informations ainsi recueillies résultent pour une large part de la position instable qu’il occupe dans ces dialogues en tant qu’anthropologue, homme, américain, d’un âge donné… étant donné que ses interlocuteurs répondent à une personne telle qu’ils la perçoivent selon leurs propres catégories et valeurs.

Dans ces conversations, Crapanzano a toujours rencontré partout les mêmes « stéréotypes » dans des récits impersonnels perlés d’exemples – il parle même d’exempla, « historiettes présentées comme authentiques, utilisées par des prédicateurs dans leurs sermons pour édifier les fidèles et les conduire dans la voie du salut » selon la définition du médiéviste Jean-Claude Schmitt. Les difficultés d’expression, relevées çà et là, constituent un premier indice de ces obstacles. Crapanzano parle de « ton défensif », de « phraséologie tortueuse » ou « d’instabilité de leur position narrative ». Mais il a surtout trouvé chez ses locuteurs le silence dès qu’il s’agissait d’entrer dans le détail de leurs parcours, des raisons de leur engagement avec l’armée française, de leurs expériences de la guerre, de leurs relations avec leur entourage en Algérie, de leur arrivée en France, de leurs souffrances et de leurs émotions…, matières dont se nourrissent habituellement les anthropologues. Dès lors, le livre ne peut qu’insister sur ce silence, qui « prononce la présence de leur souvenir » selon la formule de Crapanzano. Cette attitude laisse alors la place à un autre type de discours marqué par « l’instabilité de la position narrative », expression d’une tension entre la propre histoire du locuteur et son appartenance au groupe. Cette situation qui n’a rien d’original prend chez les harkis des formes particulièrement remarquables. Le silence offre peut-être le gage de leur masculinité, une réponse aux coups du destin – formes de leur spécificité culturelle, mais aussi, l’expression d’une émotion qui enveloppe tellement la mémoire des événements vécus qu’ils ne peuvent être exprimés. « Ils (les harkis) me paraissaient tellement brisés qu’il n’avaient plus foi dans leur propre parole », écrit Crapanzano. Il cite l’un d’eux qui propose une variante des manifestations de ses souffrances : « je ne veux pas que mes enfants sachent ce que je suis incapable d’oublier ».

Mais ce silence a des conséquences dramatiques chez leurs enfants. Tous ont fait part à l’enquêteur de la douleur qu’il leur causait. Comment se réclamer de ce qu’on connaît mal ? Il ne reste alors à ces « enfants de harkis » que le discours militant qui ajoute un voile supplémentaire sur la réalité passée et présente. Cette absence de verbalisation des expériences vécues laisse la place à une rhétorique politique sur les mauvais traitements subis sur les deux rives de la Méditerranée. Elle permet une « complaisance justificatrice » et autorise, chez les enfants, la politisation et la manipulation à leurs propres fins des souffrances de leurs parents, ce qui constitue un obstacle supplémentaire à la connaissance de cette réalité fuyante. Il n’y a pourtant chez Crapanzano aucun refus de l’engagement – il précise ses positions en faveur du FLN pendant la guerre d’Algérie qui révèlent une fine et longue connaissance de la vie politique française –, mais la nécessité de séparer la légitime attitude militante tournée vers l’action du « discours sérieux », celui qui se donne les moyens d’aller vers la connaissance de la réalité.

Ces obstacles accentuent les habituelles difficultés à dépasser les informations empiriquement obtenues, « problème insoluble de l’écriture anthropologique » dit Crapanzano. La critique des sources que pratiquent depuis trois siècles les historiens nous permet de sortir des stéréotypes qui enchâssent les propos de nos locuteurs. Mais pour accéder à des idées générales, pour échapper au singulier toujours contextualisé que rencontre l’enquêteur, j’aurais pour ma part, tendance à laisser au lecteur la responsabilité d’étendre, à ses risques et périls, à un ensemble plus large les constatations effectuées auprès de quelques personnes. Cela permet à l’anthropologue de se spécialiser dans les informations singulières exprimées avec un grand crédit dans un contexte unique et ponctuel grâce aux assurances que lui donnent la qualité de ses sources et leurs critiques. Mais les harkis ne parlent pas, ils cachent leurs souvenirs au chercheur : celui-ci ne peut donc pas se consacrer « à pourchasser le faux plus qu’à construire le vrai », selon la formule de Michel de Certeau. Il ne dispose pas de matériaux pour exercer son savoir-faire critique. Ces difficultés nous montrent la voie qui pourrait nous conduire à la connaissance de cette réalité évanescente dont les harkis sont le nom, pour reprendre la formule sceptique à la mode dans laquelle nous engage le beau livre de Vincent Crapanzano.

Bernard Traimond

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