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Le regard de Berthe Morisot

Article publié dans le n°1060 (01 mai 2012) de Quinzaines

Le musée Marmottan-Monet n’est pas seulement le musée Monet, il est aussi le premier musée Berthe Morisot. Le premier en importance, grâce aux legs familiaux. Les expositions personnelles de Berthe Morisot, les rétrospectives ont été rares. Celle-ci tire parti du fonds du musée. Donne-t-elle à voir ce que fut Berthe Morisot (1841-1895) ? Qui elle fut ?

EXPOSITION
BERTHE MORISOT
2, rue Louis-Boilly, 75016 Paris
8 mars – 1er juillet 2012
Catalogue de l’exposition sous la direction
de Marianne Matthieu
Hazan, 274 p., 200 ill., 35 €


PUBLICATION
JEAN-DOMINIQUE REY
BERTHE MORISOT
Flammarion, 204 p., 42 €

Le musée Marmottan-Monet n’est pas seulement le musée Monet, il est aussi le premier musée Berthe Morisot. Le premier en importance, grâce aux legs familiaux. Les expositions personnelles de Berthe Morisot, les rétrospectives ont été rares. Celle-ci tire parti du fonds du musée. Donne-t-elle à voir ce que fut Berthe Morisot (1841-1895) ? Qui elle fut ?

Les épithètes censées définir Berthe Morisot ont insisté sur son rôle dans l’Impressionnisme. Et sur la femme. En même temps on s’arrête aux qualités féminines de l’artiste : grâce, élégance… On a pu la nommer « la belle peintre ». Cette boutade d’origine familiale fournit le titre, utilisé a contrario par Jean-Dominique Rey pour une analyse aiguë de l’œuvre de Berthe Morisot : « une œuvre profonde derrière l’apparence de ne saisir que le fruit fugitif, l’instant qui passe ».

Jeune fille de bonne famille où l’on pratique les arts d’agrément, elle bénéficia d’une initiation exceptionnelle à l’art. Elle lui fut donnée par Corot. De lui, elle aurait appris la couleur du petit jour, ces instants que la jeune artiste retient dans les sous-bois. Elle fixe l’instabilité des roses trémières, fait frémir l’étoffe des robes blanches. Elle saisit les lignes du corps d’une baigneuse avant que le trait multiple de la sanguine ne se communique dans l’huile en paysage. Elle a la maîtrise de son métier. Elle la donne à voir, l’impose, dans un Autoportrait de 1885. Le peintre, sûr de soi, nous regarde. Elle est vêtue d’une blouse jaune, tient à la main classiquement la palette et le pinceau. Autour du cou, un foulard noir. Signe tangible du deuil d’Édouard Manet, mort deux ans plus tôt ?

Le lien entre la jeune fille et l’artiste célèbre, leur « rencontre », a été maintes fois exploré. Rencontre par hasard au Louvre. Rencontre donnée ostensiblement à voir au premier rang du Balcon (1868).

Georges Bataille, au Manet (Skira, 1955) duquel on a fait ce grief « le sujet chez Manet ne compte pas seulement dans la mesure où il est nié », donne à penser. Il écrit, dans une note de ce Manet, commentant la reproduction d’un détail du Balcon qui isole les épaules et le visage de la jeune Berthe prise pour modèle : « la reproduction de ce détail ne permet pas seulement d’attirer l’attention sur cet admirable portrait, dont le regard intense a une lourdeur d’orage. Elle est nécessaire à la compréhension d’un tableau où il semble que le hasard seul – et non l’intention du peintre – l’a disposé de telle façon que la pleine attention ne pût d’abord lui être donnée. Si bien que nous avons, comme nous le voyons enfin, comme il est possible, le sentiment de découvrir un profond secret : c’est la beauté et la densité de la vie aperçue sans que les trouble l’attente de celui qui ouvre les yeux ».

On ne saurait mieux dire. Une façon de voir qui vaut pour le Balcon et pour les portraits de Berthe Morisot peints par Manet en nombre. Divers. Sauf la constance de la présence du regard (rendu plus noir qu’il ne l’aurait été en réalité).

Paul Valéry, qui demeurait alors près de l’atelier de Berthe Morisot, était familier de l’artiste et de son œuvre. Il écrivait : « Berthe Morisot vivait dans ses grands yeux dont l’attention extraordinaire à leur fonction, à leur acte continuel, lui donnait un air étranger, séparé, qui séparait d’elle. » Le regard aigu de l’écrivain peut paraître porter sur le plus « étrange » portrait de Berthe Morisot : une absence de portrait. Une absence de visage, un bouquet de violettes, un éventail, et sur une feuille, une dédicace À Mademoiselle Berthe signée de la même encre et de la même graphie : E. Manet.

La même année, 1872, Manet a peint Berthe Morisot au bouquet de violettes que Valéry mettait au pinacle. À Valéry, comme à Mallarmé paraît répondre, pour guider notre regard, ce titre de Sartre : « Mallarmé, la lucidité et sa phase d’ombre ». Mallarmé regardeur affectueux de Berthe Morisot.

Pour la connaître, pas plus troublant que la suite des portraits d’elle par Édouard Manet (dont elle épousera le frère Eugène). Des années 1871-73, Berthe Morisot à la voilette : tout est marqué de noir, moins le masque blanc du visage et celui des mains en suspens de sens. Et en 1873, le fulgurant regard de Berthe Morisot étendue : noir du vêtement, du foulard autour du cou, blanc du visage et de la poitrine, regard en attente. Ce sont les deux seuls portraits de Berthe Morisot peints par Manet exposés à Marmottan. On aurait souhaité retrouver le Berthe Morisot à l’éventail : le visage dissimulé-montré entre les branches de la monture. De quelle ombre Manet a fait sortir, l’année d’après la fulgurante Berthe Morisot étendue, Berthe Morisot au chapeau de deuil ? 1874. C’est l’année de la mort de son père et aussi celle de son mariage avec Eugène Manet.

À partir de ces portraits, les gloses se sont multipliées : ici l’éventail est phallique, là tout le contraire. Le gros ouvrage de James H. Rubin sur Manet (Flammarion, 2011) fait une large place à Berthe Morisot. En ce qui concerne la « rencontre » Édouard Manet-Berthe Morisot, l’historien de l’art exprime ses hésitations : « La relation entre Manet et Berthe Morisot a encore aujourd’hui inspiré de belles pages, mais nous sommes tous réduits aux conjectures. À mon avis les principaux intéressés auraient eu du mal à la décrire eux-mêmes. Ils étaient peut-être amoureux l’un de l’autre, mais d’étrange façon. Manet était trop bien élevé pour s’autoriser un comportement déplacé. Cependant l’adjectif “platonique” exclut normalement les émotions et l’intimité révélées par les tableaux. Le terme “lesbianisme masculin” définirait mieux l’attitude de Manet dans cette relation particulière et singulièrement féconde. » Voire.

Venons au regard que nous donne à regarder Berthe Morisot, celui de Julie, sa fille. D’autres yeux – qui n’ont pas besoin de commentaires hasardeux – : ceux de Julie. Ils nous attachent de leur seul éclat. Dans une toile de 1887, la mère et la fille, exceptionnellement, sont représentées ensemble. La tête de la petite fille est sans visage. Absent aussi le regard de Julie. Mais parmi les œuvres réunies à Marmottan, il s’impose à nous. Julie avait une beauté singulière, énigmatique. Entre la mère, la fille et nous se réalise une triple complicité ouverte à la rêverie. Attribuée au modèle dans une toile de 1894, Julie rêveuse.

Cette année-là, Renoir peint Berthe Morisot et sa fille Julie Manet. En 1895, l’artiste meurt. En 1896, une exposition est organisée par ses amis Degas, Monet, Renoir, Mallarmé et Julie dont Mallarmé est le tuteur. Mallarmé préface cette exposition, Valéry préfacera celle de 1941.

Georges Raillard

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