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Le regard de Baricco

Si comme le disait Raquel Welch (apocryphe ?), « l’intelligence est une zone érogène », alors Une certaine vision du monde d’Alessandro Baricco est un livre pornographique – tant il est rare de rencontrer une telle intelligence, une telle pertinence, une telle drôlerie, un tel regard décalé et érudit sur les livres.
Alessandro Baricco
Une certaine vision du monde. Cinquante livres que j’ai lus et aimés (2002-2012)
Si comme le disait Raquel Welch (apocryphe ?), « l’intelligence est une zone érogène », alors Une certaine vision du monde d’Alessandro Baricco est un livre pornographique – tant il est rare de rencontrer une telle intelligence, une telle pertinence, une telle drôlerie, un tel regard décalé et érudit sur les livres.

Ici, Baricco regroupe cinquante chroniques données en 2011 et 2012 chaque semaine au quotidien La Repubblica. Cela va des « mémoires » d’Agassi à Brautigan, de Hadot sur la philosophie antique à Lampedusa, de Faulkner à Cercas, de Coetzee à Malaparte, de Kawabata à Descartes, de Capote (Tiffany’s) aux frères Goncourt ou de Fumaroli à Christa Wolf. Aucun genre n’est privilégié, l’occasion (de la lecture) est précisée, l’achat du livre sur les quais, un conseil d’ami, une vieille libraire. Baricco cite, et cite bien : il donne envie. Est-il question du Dictionnaire du Diable, d’Ambrose Bierce ? Voici les mots les plus drôles, les plus spirituels de Bierce. Exemple ? « Aider » selon Bierce ? « Donner le jour à un ingrat » (là, vous réfléchissez, vous faites le tour des dernières semaines de votre vie – et vous prenez acte du réel biercien). « Applaudissement » ? « Écho d’une banalité. » « Nihiliste » ? « Russe qui nie l’existence de tout, sauf de Tolstoï. Le chef de cette mouvance est Tolstoï. » « Authentique » ? « Vrai, réel. Par exemple : contrefaçon authentique, hypocrisie authentique, etc. »

Ou alors, lorsque Baricco évoque les circonstances de sa découverte de Bolaño dont il cite 2066, cela commence ainsi : « Je me rappelle très bien le message qu’un ami (qui est aussi un magnifique écrivain) m’a envoyé quelques semaines après que je l’eus sommé de lire 2066. Il disait : ‘’Lu Bolaño. Changé de métier’’. » Ou lorsqu’il cite ce livre inconnu de nous (pas le film) : Princess Bride, de William Goldman : dentelle de l’évocation. Ou à propos de ce livre non traduit en français, mais qu’il nous donne tant envie de découvrir : « L’idée de départ est fascinante : l’Histoire nous enseigne qu’à l’issue d’une guerre les vaincus font preuve d’une vitalité et d’une énergie créatrice dont les vainqueurs sont tout à fait dépourvus. » Cela s’appelle La Culture des vaincus, de Wolfgang Schivelbusch.

À chaque fois, on est stupéfait, édifié par la portée et l’intensité de la critique de créateur de Baricco. Précisons pour ceux qui seraient sceptiques : on connaît mal le romancier Baricco (on va se rattraper) – mais ce livre, pour un lecteur, disons un « bon » lecteur, un lecteur qui lit un peu, est une divine surprise. C’est peu dire que Baricco a une « vision » - sinon du monde, de ce qu’est la littérature. Avec ces ébouriffants « travaux pratiques », il rappelle quelque chose de très simple, et de fondamental : ce n’est pas le livre qu’on lit qui importe (Agassi ou la biographie de Suzanne Lenglen), c’est le regard de qui lit (Baricco). Le sien est d’une fécondité, d’une richesse outrageuses : généreux, ouvert, de mauvaise foi si nécessaire, génial quand c’est plus fort que lui. Ce livre est un cadeau. Première B.A. de 2016 : vous en parler. Première résolution pour vous : le lire.

François Kasbi

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