Sur le même sujet

A lire aussi

Le peintre Gérôme avec ses gladiateurs, ses fauves, et ses danseuses orientales

Impressionnante, cette exposition des œuvres de Jean-Léon Gérôme (1824-1904) est en France la première exposition monographique de cet artiste depuis son décès en 1904. Elle réunit près de 200 peintures et sculptures. Elles fascinent. Elles irritent. Étranges, toujours bizarres, elles suscitent les railleries, la séduction trouble, l’étonnement.
Jean-Léon Gérôme
Jean-Léon Gérôme. L'histoire en spectacle (Musée d'Orsay)
Livre-catalogue de l'exposition (Skira)
Laurence Des Cars
Gérôme (de la peinture ? l'image) (Gallimard (Découvertes))
Impressionnante, cette exposition des œuvres de Jean-Léon Gérôme (1824-1904) est en France la première exposition monographique de cet artiste depuis son décès en 1904. Elle réunit près de 200 peintures et sculptures. Elles fascinent. Elles irritent. Étranges, toujours bizarres, elles suscitent les railleries, la séduction trouble, l’étonnement.

Sans cesse, Gérôme travaille. Il fabrique. Il exécute. Il monte. Il produit. Cela énerve et cela réjouit : il choisit toujours le fini, le métier lisse et soigné, le limité, l’achevé, le cousu main, le fignolé. Il réalise une exactitude perverse, une minutie déréglée. Il multiplie des détails barbares et inquiétants. Tu t’interroges souvent, le mauvais goût peut-il parfois t’aguicher ?

Féru de théâtre et d’opéra, il aime les « moments à effet », le spectaculaire visuel. Il est un fabricant d’images, de scènes, d’instants immobilisés. Artiste éclectique, il se situe sur les frontières floues du talent et du kitsch, du tragique et de l’humour. Quand il imagine parfois l’Antiquité, il est du côté de Pétrone, du côté d’Aristophane, du côté de l’opéra-bouffe d’Offenbach, du côté des cirques. Les tableaux et les sculptures de Gérôme sont déjà pré-hollywoodiens. Ils annoncent des films emphatiques de Cecil B. de Mille, les « péplums » des Italiens, le Quo vadis ? (1913), le récit de Ben Hur, les Derniers jours de Pompéi, Gladiator (2000) de Ridley Scott. Gladiator s’est inspiré de Pollice verso (1872), lorsque le peuple romain baisse le pouce, lorsque le vainqueur peut terrer le vaincu.

À sa mort, à quatre-vingts ans, on considère qu’il a créé 600 peintures (la plupart vendues à l’étranger), 60 sculptures, des centaines de dessins, des milliers de gravures et de photographies. Il est un « artiste industriel », un fabricant d’images pour les produire et les diffuser. Il s’entend avec Adolph Goupil, son marchand, son éditeur, son imprimeur et il devient, à un moment, son gendre. Alors il aime multiplier les copies, les reproductions. Avec une ironie féroce, Émile Zola attaque, en 1867, Gérôme : « M. Gérôme travaille pour la maison Goupil, il fait un tableau pour que ce tableau soit reproduit par la photographie et la gravure et se vende à des milliers d’exemplaires. Ici le sujet est tout, la peinture n’est rien : la reproduction vaut mieux que l’œuvre. (…) M. Gérôme travaille pour tous les goûts. »

Alors, la machine marche ; les procédés d’impression photomécanique se développent. Les icônes de la bourgeoisie moyenne sont négociables à l’infini. Elles apparaissent sur les murs des salons de la province, dans les magazines (par exemple Historia), dans les dictionnaires Larousse, dans les manuels scolaires. Les images répétées, retrouvées, populaires, répandues constituent la force (et ainsi la faiblesse) de Jean-Léon Gérôme. Il est célèbre, tantôt admiré, tantôt critiqué. Caustique, il se moque des polémiques : « Les clameurs continuent, mais je m’en… » En particulier, en Amérique, ses œuvres sont collectionnées avec constance, commentées, étudiées.

Peintre habile, intelligent, ingénieux, Gérôme est peut-être proche de Phineas Taylor Barnum (1810-1891). Il serait l’entrepreneur des spectacles de l’Histoire et des mœurs… Il devient ethnologue quand il représente les soldats russes en Moldavie (1855) et leurs gestes, la danse bachi-bouzouk, la prière publique dans une mosquée (1871)… Attentif à des détails précis, il est archéologue ; il évoque des objets de Pompéi ; et certains critiques blâment « avec sale petite pointe de libertinage païen »… Il est ami de certains sculpteurs animaliers (Emmanuel Frémiet et Barye). Parfois, il donne à voir le lion aux aguets, les lions qui sortent de l’arène après la mort des martyrs chrétiens. Son totem est peut-être un lion. Son prénom est Léon ; son nom Gérôme ; il a peint (au moins une fois) saint Jérôme avec son lion apprivoisé.

Assez souvent, Gérôme privilégie le sol immense en un événement tragique. Quelque chose a déjà eu lieu, quelque chose qui est décisif et terrible. Par exemple, Le 7 décembre 1815, neuf heures du matin (1868). Condamné à mort pour haute trahison par la Chambre des pairs, le maréchal Ney a été exécuté, fusillé avenue de l’Observatoire, près d’un mur délabré, sale, en un matin glauque. Il portait le deuil de son père. Il demeure allongé sur le sol boueux ; son chapeau noir à ses pieds ; les soldats du peloton d’exécution partent, nous ne voyons que leur dos.

Ou bien, La Mort de César (1859-1867). Dans la curie du théâtre de Pompée, à Rome, César a été poignardé, couché sur la mosaïque ; il gît aux pieds de la statue de Pompée. Suétone (La Vie des douze Césars) écrit : « Apercevant des poignards dirigés de tous côtés, il s’enveloppe la tête de sa toge… Quand il fut mort, tout le monde s’enfuit et il resta quelque temps étendu par terre. »

Ou encore, Consummatum est, la crucifixion (1867). Sur le sol du Golgotha, les ombres des trois croix se dessinent. Dans ses Notes autobiographiques, il précise avec amertume : « On s’étonne fort que du Christ et des larrons je n’aie fait que des ombres. Il y avait pourtant une certaine poésie, ce me semble, une manière nouvelle de le traduire et qui était bien du domaine de la peinture. Mais cette innovation n’était pas du goût de tout le monde, on me le fit bien voir. » Et, depuis le Golgotha, vous entrevoyez Jérusalem, la cité lointaine.

Ou aussi, Un duel après le bal (1857-1859). Le sujet du tableau se réfère à un fait divers, à un événement réel. Dans l’hiver de 1856, à la sortie d’un bal déguisé, au bois de Boulogne, sur une pelouse glacée, un duel oppose un député et un ancien préfet de police. Les opposants portent des costumes de la commedia dell’arte. Vêtu de blanc, le Pierrot est blessé (peut-être mort ?) ; il s’effondre sur la pelouse, dans les bras de ses témoins. Plus loin un Indien de carnaval, le meurtrier, vainqueur amer, s’éloigne, accompagné par un Arlequin, son ami ; il part vers son fiacre. La mort est déguisée, énigmatique… Fin de l’opéra ! Ou bien, sur la scène du théâtre des Funambules ? Tu te souviens d’avoir vu, enfant, cette image dans un vieux dictionnaire : le duel après le bal. 

Georges Raillard

Vous aimerez aussi