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Le parti pris de Venise

Venise toute serait un « journal », un journal de voyage, mais, comme dans L’Ordre du jour (2013) ou L’Agenda de l’écrit (2017), Benoît Casas en renouvellerait le genre.
Benoît Casas
Venise toute
(Arléa)
Venise toute serait un « journal », un journal de voyage, mais, comme dans L’Ordre du jour (2013) ou L’Agenda de l’écrit (2017), Benoît Casas en renouvellerait le genre.

Le principe repose sur la notation. Il s’agit de noter les instants qui s’offrent à soi, à l’œil, à la sensation qu’on éprouve, à la pensée qui traverse l’esprit. On a l’impression que Benoît Casas, en marchant, en dérivant dans Venise, en arpentant cette ville labyrinthique, écrit en photographe qu’il est aussi ; qu’il photographie en écrivant, qu’il écrit en photographiant. Chaque fragment, bref – la plupart n’excèdent pas cinq lignes –, est une image, un instantané de Venise. On a l’impression également que ce que nous lisons se reflète dans les eaux des canaux de la ville, et que l’ensemble, à défaut peut-être de tout Venise, finit par former un kaléidoscope, un miroir brisé. Plutôt que de désigner une totalité, l’expression « Venise toute » s’entendrait comme une incitation, ou une invitation, voire une invocation. Si Benoît Casas est à Venise, il a le sentiment de n’y être jamais assez. « Je n’habiterai jamais assez Venise », se dit-il. Il a toujours besoin d’aller à Venise, en avant, toute

L’ordre du jour, l’agenda de l’écrit, est cette fois un alphabet qui agence le livre : une lettre par chapitre, qui se décline par un mot souligné en italique dans chacun des fragments. Par exemple, dans le premier fragment du chapitre « O » – et les choix ne semblent pas relever du hasard : « C’est dans un œil qu’on entre en entrant à Venise, dans une vision, et la ville se confond avec son reflet sombre ou éclatant, mouvant, dans l’eau des canaux. » Dans la suite des fragments, sont soulignés les mots « ombre », « obscur », « ouverture », « ouvragée », « ondulations », « organisme », « obligation », « ocellé », « odeurs », « oubliée »… Ce dispositif permet à Benoît Casas de ne pas s’enferrer dans l’ordre de la notation journalière. Le récit n’est pas chronologique. Il est alphabétique. Nous ne savons pas exactement où nous sommes, quand nous sommes. Les saisons, les séjours, se brouillent, alternent dans un rythme arbitraire. De plus, la particularité de cet abécédaire vénitien, sans W ni X ni Y ni Z, est de s’arrêter à la lettre V, de se résoudre dans la lettre V de Venise. « Question répétée : qu’y a-t-il à voir à Venise ? Je dis : il y a à voir Venise. »

Le parti pris de Benoît Casas est de s’en tenir à Venise, rien qu’à Venise. Pas d’exotisme. Pas non plus de jérémiades sur les méfaits de l’industrie touristique ou sur les périls climatiques. Le regard est absolument moderne, résolument phénoménologique, neuf. « Fondamenta nuove, petite trattoria : poisson grillé, bouteille de vin, journée tiède, ensoleillée, ciel bleu : j’étais un chat, j’étais absolument, animalement, heureux. » L’écriture est limpide et réussit à se défaire des clichés. Venise est partout, demeure inimaginable, inépuisable : « Les perceptions ne sont jamais les mêmes : c’est un mouvement perpétuel d’apparitions et disparitions, d’éclipses, de débordements. » Entre les nombreux allers-retours que Benoît Casas effectue, et derrière l’apparent prosaïsme de chaque fragment, le secret tient sans doute au fait qu’on devine un poème.

Jean-Pierre Ferrini

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