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Le musée Gustave-Moreau

À la lisière de la Nouvelle Athènes, la rue de La Rochefoucauld. Au 14 vécut Gustave Moreau. En face, de belles demeures de style néo-palladien, que fréquentait le tout-Paris des arts et des lettres, attiré par des comédiennes célèbres, cocottes de haute volée.

 

LA MAISON-MUSÉE DE GUSTAVE MOREAU

Avec des textes de Marie-Cécile Forest, Geneviève Lacambre, Aurélie Peylhard et Thierry Cazaux

Éd. Somogy et Musée Gustave Moreau, 150 p., 25 €

À la lisière de la Nouvelle Athènes, la rue de La Rochefoucauld. Au 14 vécut Gustave Moreau. En face, de belles demeures de style néo-palladien, que fréquentait le tout-Paris des arts et des lettres, attiré par des comédiennes célèbres, cocottes de haute volée.

Gustave Moreau (1826-1898) légua quelque huit mille œuvres à l’État. À sa mort, sa maison, intacte, conservait son charme. Un escalier en spirale conduit aux salles où meubles à aquarelles et très grands formats composent le musée. Depuis quelques années, des pièces de l’appartement sont ouvertes. Aujourd’hui, la dernière étape, conduite avec intelligence et sensibilité, aboutit au réaménagement du rez-de-chaussée et à la création sous le jardin de réserves et d’un cabinet d’art graphique. À découvrir dans la lumière préservée du musée de Gustave Moreau.

À la fin de Monsieur de Phocas, deux fois la même injonction : « Avez-vous été voir les Gustave Moreau rue La Rochefoucauld ? Je vous l’avais pourtant bien recommandé. » Le roman Monsieur de Phocas : Astarté date de 1891. Jean Lorrain, son auteur, critique, poète, a fait alors depuis peu la connaissance de Gustave Moreau. Il admire, pense entrer dans son monde : « Vous verrez là d’étranges regards limpides et fixes, des yeux hallucinés d’une expression divine ; vous les comparerez aux émeraudes enchâssées dans le front d’onyx de l’idole. La nuit surtout, à la lumière des cires, vous verrez comme ils deviennent intenses. »

Jean Lorrain a présenté Huysmans à Moreau. La conséquence en fut À rebours. La Salomé de Gustave Moreau prend place parmi les attributs de l’univers « décadent » de Des Esseintes. À rebours est aujourd’hui plus accessible que Monsieur de Phocas, que l’on pouvait lire en 1922 dans une réédition de demi-luxe, orné de bois gravés. Ils accentuaient la présence de la mort dans le texte du romancier, aux dépens de celles de la femme.

On peut estimer, c’est mon cas, que le plus aigu de ce qui a été écrit sur l’œuvre de Gustave Moreau le fut par lui-même. On dispose aujourd’hui de deux volumes de ses Écrits sur l’art : le volume 1 sur ses œuvres et sur lui-même ; le volume 2 consacré à la théorie et à la critique d’art. L’origine des textes de Gustave Moreau est fameuse : à sa mère sourde il expliquait son œuvre par écrit. Cela est loin de valoir pour la totalité des textes. Sa mère est morte en 1884. Elle vivait rue de La Rochefoucauld. Dans la chambre de son fils, à gauche de la cheminée, son portrait, à droite celui de Gustave. Alexandrine, l’autre femme de la vie de Gustave Moreau, est morte en 1890. Elle n’habitait pas la rue de La Rochefoucauld, où un petit boudoir surchargé d’objets rappelle son souvenir. Feuilletant les Écrits, nous lisons : « Les Ophélies, Les Pasyphaés, les Messalines etc., etc. Il n’y a pas à chercher des rébus, c’est un sujet bien simple, tout ce qu’il y a de plus simple. »

Sur Salomé au jardin : « Cette femme ennuyée, fantasque, à nature animale, se donnant le plaisir, toujours vif pour elle, de voir son ennemi à terre, tant elle est dégoûtée de toute satisfaction de ses désirs. Cette femme se promenant nonchalamment, d’une façon végétale et bestiale dans des jardins admirables qui viennent (contraste frappant) d’être souillés par un horrible meurtre qui effraie le bourreau lui-même qui se sauve éperdu : jouirais-tu vraiment. » Ou, ailleurs, d’un texte à l’autre : « L’histoire de la vie. Ce sont des jouissances infinies. Je traduis la femme éternelle dans cette figure. Ce n’est pas une danse. On a tout compris. »

Pour la pratique de son art : L’arabesque – la femme. L’abstraction – le poète et tous personnages, tous motifs gagneront à être traités par abstraction, sans qu’on se méprenne sur les sens du mot chez Gustave Moreau. Un thème récurrent : « Des femmes, des femmes partout et des fleurs, rien qui rappelle ni donne l’idée même de l’homme »

Le poète et la lyre. C’est Tyrtée : « Il est représenté jeune, féminin par la tête seulement, d’une beauté antique, c’est-à-dire sereine et forte. » La femme dans l’homme ? « Cette figure doit être douce d’aspect, complètement drapée et très féminine. C’est presque une femme, pourtant seule à comprendre au milieu de cette foule ardente, et le dévouement et cette souffrance du poète. »

On a pu lire, avant la publication assez récente des Écrits de Moreau, ce qu’avait été la rencontre de Proust et du peintre. En dehors des quatre ou cinq mentions dans la Recherche, en particulier cette réflexion : « Je ne sais si Gustave Moreau a senti combien, par une conséquence indirecte, cette belle conception du Poète-femme était capable de renouveler un jour l’économie de l’œuvre poétique elle-même. »

Et Proust écrit à propos du Chanteur indien ce que lui propose la syntaxe ou la brave : « Car le chanteur qui est en moi est doux aussi comme une femme, mais il est grave aussi comme un prêtre. » D’où la possibilité de cette figure, dans le trouble des genres, son audace et néanmoins peut-être son recul par rapport à ce que peut le peintre Gustave Moreau : « Le Chanteur Persan, se nomme-t-elle. »

Comment ne pas entendre des échos de ces appels à Gustave Moreau dans cette incise d’abord incongrue dans le texte écrit par Proust sur la mort de Ruskin : « À sa mort, elles [les pensées de l’homme de génie] font retour à l’humanité et l’enseignent. Telle cette demeure auguste et familière de la rue de La Rochefoucauld qui s’appela la maison de Gustave Moreau tant qu’il vécut, et qui s’appelle depuis qu’il est mort Musée Gustave Moreau. »

Georges Raillard

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