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Le Médoc par fragments

Depuis l’Antiquité, des auteurs juxtaposent des textes courts. Il a fallu le roman, parmi d’autres procédés, pour réunir ces fragments dans un large récit. Pourtant, le livre de Christian Coulon consacré à sa région, le Médoc, montre que les propos fractionnés permettent de changer aisément d’objet, d’échelle et de point de vue, et sont un moyen aisé d’accorder au lecteur la liberté de les réunir dans le récit qui lui convient.
Christian Coulon
Chroniques médoquines (2018-2021)
Depuis l’Antiquité, des auteurs juxtaposent des textes courts. Il a fallu le roman, parmi d’autres procédés, pour réunir ces fragments dans un large récit. Pourtant, le livre de Christian Coulon consacré à sa région, le Médoc, montre que les propos fractionnés permettent de changer aisément d’objet, d’échelle et de point de vue, et sont un moyen aisé d’accorder au lecteur la liberté de les réunir dans le récit qui lui convient.

Son sujet pose Christian Coulon – politologue, spécialiste de l'Islam d'Afrique noire – chez lui, dans son espace : le Médoc, cette presqu'île aux vins fameux entre la Gironde et l'Atlantique. Indigène, il ne peut donc pas regarder les choses d'en haut et de l'extérieur car il connaît trop bien les arcanes des inéluctables transformations qu'a connues la région. Son savoir résulte de son intérêt pour le Médoc mais surtout de transmissions familiales. Il peut donc réduire à plusieurs reprises l'horizon de son regard jusqu'au minuscule afin d'être aussi précis que possible mais surtout, il cherche à accéder au point de vue de ses locuteurs. Cela le conduit à s'indigner de certaines paroles désobligeantes sur les habitants du Médoc ou de l'insistance des médias à ne parler que des grands châteaux, dont les propriétaires sont souvent étrangers à la région. Il préfère évoquer les petits viticulteurs, de moins en moins nombreux il est vrai.

Le livre commence par la dénonciation de la « légende noire » qui poursuit le Médoc depuis au moins la fin du XVIIe siècle, comme l'auteur le rappelle, et se perpétue aujourd'hui encore dans les propos de l’ancien directeur d'un des plus prestigieux domaines viticoles de la région. Ce dernier considère les Médoquins comme « génétiquement dégradés » en raison, selon lui, de mariages consanguins. Christian Coulon s'indigne de cette vision qui conduit à imaginer un « Médoc sans Médoquins », qui les dévalorise afin de se passer d'eux.

Cela ne l'empêche pas d'évoquer ce qui a été appelé le « couloir de la pauvreté dans le Bordelais, du Médoc jusqu'à Saint-Émilion » qui suit les zones viticoles, dénoncé par un livre dont il fait le compte rendu. Le recours à l'intérim y dégrade les revenus et les conditions de travail dans les vignes, répand la misère et la précarité. Coulon préfère donc aller vers de minuscules événements telle une fête appelée « assemblade » ou même quelque incident personnel. Ces brusques changements d'échelle ne peuvent que se référer au cinéma qui lui aussi passe du gros plan au plan général ou l'inverse, avec cependant la dimension supplémentaire propre à l'écrit, la possibilité qu'il offre d'apprécier la qualité relative des informations qu'il présente. Le témoignage sur une situation exprime ainsi un vécu chargé de toutes les émotions, établit le compte rendu d'une expérience, alors qu'une large échelle n'est obtenue que par la juxtaposition d'informations de qualité inégale, « conclues » nous avait dit Michel de Certeau. Pourtant, chacune donne à sa façon un éclairage par rapport à l'autre, elles peuvent se compléter mais aussi illustrer une proposition.

Christian Coulon peut donc s'émerveiller de l'harmonie d'une fête, « un Médoc de compagnonnage agissant en communauté », situation dans laquelle chacun s'associe à tous, un « moment privilégié » diraient les existentialistes. Mais au lieu de constater la volatilité de la situation, Coulon voudrait la transformer en « entité permanente » tels les groupes que les sociologues croient rencontrer et retrouver, voire parfois mettre en fiches.

L'exemple le plus révélateur de la faiblesse de cette dernière démarche apparaît avec la saisissante présentation de l'agression que subit l'auteur du livre de la part d'un voisin inconnu. La violence – coups de carabine, injures vulgaires et coup de poing – nous présente une succession de conduites aussi erratiques qu'incompréhensibles. Seuls peut-être les autres textes peuvent donner l'impression d'expliquer l'affaire. La pauvreté, la précarité et l’inégale répartition des richesses posent le Médoc comme un lieu qui ne peut que susciter des comportements absurdes tels ceux qui ont conduit au coup de poing, à cette agression gratuite de l'auteur. Mais ces liens ne constituent qu'un récit que peut imaginer le lecteur alors que jamais l'auteur ne le propose, ni même ne suggère. Coulon ne propose aucune relation de cause à effet entre les diverses informations qu'il distille pas à pas, texte après texte. Il préfère laisser le lecteur prendre le risque de construire lui-même son récit qui expliquerait les événements advenus, qui donnerait une cohérence ex post à la multitude des situations discrètes (au sens statistique) présentées l'une après l'autre. Roland Barthes nous l'avait déjà dit, en référence à Gide : « l'incohérence est préférable à l'ordre qui déforme ».

Le livre de Christian Coulon reprend quelques articles déjà publiés dans une feuille locale mais aussi des textes rédigés à la faveur d'un événement, avec cependant un intérêt particulier pour la chose littéraire tant en français qu'en occitan. Des auteurs médoquins de langue française sont donc étudiés (Éric Holder, Anne-Marie Garat, Yan Lespoux) mais aussi des œuvres occitanes comme celles de Philippe Gardy ou d'Alain Viaut, non qu'ils présentent une image mimétique de la presqu'île, mais ils en expriment quelque spécificité ne serait-ce que par l'originalité de leurs écrits.

La juxtaposition de « textes courts » montre ainsi sa force et sa fécondité. Elle autorise le lecteur à établir les liaisons qu’il veut entre divers moments choisis par lui seul. Comme chacun est séparé de l'autre, il dispose de la liberté de s'appuyer sur ce qu'il croit bon ou juste et de construire son propre récit à partir des relations qu'il décide d'établir ou de considérer comme pertinentes. Il peut ainsi introduire à sa guise du hors-texte dans le texte. Les « textes courts » donnent toute licence au lecteur, enfin libéré comme l'illustre le petit livre de Christian Coulon.

Bernard Traimond

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