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Passionnante, cette exposition du musée de l’Orangerie rassemble 40 œuvres de Frida Kahlo (1907-1954), 30 œuvres de Diego Rivera (1886-1957), de nombreuses photographies (en particulier, celles de Gisèle Freund et de Juan Guzmán).

EXPOSITION FRIDA KAHLO/DIEGO RIVERA : L'ART EN FUSION

Musée de l'Orangerie

9 octobre 2013 - 23 janvier 2014

Livre-catalogue de l'exposition

Musée d'Orsay et de l'Orangerie/Hazan, 184 p., 156 ill., 35 €

 

HAYDEN HERRERA

FRIDA

Une biographie de Frida Kahlo

trad. de l'anglais par Philippe Baudoin

Flammarion, 606 p., 120 ill., 26 €

 

SERGE FAUCHEREAU

LES PEINTRES MEXICAINS (1910-1960)

Flammarion, 256 p., 286 ill., 45 €

Passionnante, cette exposition du musée de l’Orangerie rassemble 40 œuvres de Frida Kahlo (1907-1954), 30 œuvres de Diego Rivera (1886-1957), de nombreuses photographies (en particulier, celles de Gisèle Freund et de Juan Guzmán).

En 1928, Frida et Diego se rencontrent, très vite amoureux. En août 1929, ils se marient ; Frida a 22 ans et Diego 43 ans. En 25 ans, ils vont se ressembler, s’opposer, se haïr, s’adorer ; ils multiplieront les infidélités, les ruptures, les provocations, les conflits, les désaccords, les blessures, les réconciliations, les séparations, les reprises. Ils divorcent en 1939 et se remarient. Ce sera un couple hors normes, un long mariage chaotique, tragique, douloureux et joyeux. Frida est la colombe qui unit la tendresse et la violence, le charme et les mots grossiers, la douceur et la férocité. Diego Rivera est replet, massif : un éléphant, un crapaud ventru (avec un sourire de Bouddha), un créateur puissant, un peintre permanent. Et Frida considère Diego comme un merveilleux menteur : « je l’ai entendu raconter toutes sortes de mensonges : des plus innocents aux histoires les plus compliquées, toujours avec un humour et un sens critique. Je ne l’ai jamais entendu dire un seul mensonge idiot ou banal ». Devant l’égocentrisme de Diego, Frida est, la plupart du temps, indulgente. Et elle sourit.

Les aventures de la peinture, celles de l’amour, celles de la souffrance et des joies, celles de la passion politique constituent le destin d’un couple qui, sans cesse, semble se briser et résiste. Frida et Diego se révèlent, à la fois, peu doués pour la monogamie et très jaloux. Sur une de ses listes, Diego note cinquante-deux amantes ; et, en particulier, il devient, vers 1935, amant de Cristina, sœur cadette de Frida (qui souffre mais qui pardonnera à sa sœur et à son époux). Parallèlement, Frida trouve des aventures hétérosexuelles et des plaisirs lesbiens ; elle a aimé (entre autres) le sculpteur Isamu Noguchi, le photographe Nikolas Muray, deux grands galeristes de peinture (Berggruen, Julien Levy), probablement Trotski (que Frida appelait « la barbichette » ou « le vieux »), la peintre américaine Georgia O’Keefe… En 1944, Frida Kahlo peint ce Double portrait Diego et moi ; elle représente alors un visage androgyne : la partie gauche est masculine et la partie droite est féminine. Le couple serait glorieux.

Diego admire souvent les tableaux de Frida, sa force picturale, son inventivité, son énergie, sa vivacité, son humour, sa générosité. En 1943, il écrit : « Dans le paysage de la peinture mexicaine des vingt dernières années, l’œuvre de Frida Kahlo brille comme un diamant ; […] elle est claire et dure, dotée de facettes définies avec précision. » Diego définit parfois Frida comme une démone, comme une magicienne redoutable, comme une fée capricieuse, agressive et tendre.

Frida voit en Diego un « architecte de la vie ». Grâce à lui, elle a appris les formes, les couleurs, le goût des sculptures précolombiennes. Elle écrit des litanies folles adressées à son mari : « Diego, début/ Diego bâtisseur/ Diego, mon enfant/ Diego, mon fiancé/ Diego, peintre/ Diego, mon amant/ Diego, mon père/ Diego, ma mère/ Diego, mon fils/ Diego, moi/ Diego, univers / Diversité dans l’unité. » Un tableau (1949) de Frida Kahlo s’intitule L’Étreinte amoureuse de l’univers, la terre (le Mexique), Diego, moi et Monsieur Xólotl ; alors, Diego nu est allongé sur les genoux de Frida habillée en rouge ; Diego serait simultanément un « enfant Jésus » et un Christ mort…

Ici, au musée de l’Orangerie, Diego apparaît comme un muraliste savant, agile, intelligent. Il construit des fresques immenses, des espaces complexes et clairs. « Je voulais (dit-il) que mes tableaux soient un miroir de la vie mexicaine ». Il représente les machines, les travailleurs exploités, les esclaves, la guerre, la révolte, le communisme, les mythes et les fêtes de l’Amérique du Sud. Surgissent Lénine, Trotski et (hélas) Staline. Il a été formé par le cubisme (proche de Juan Gris) ; il a bien connu Modigliani, Picasso ; les fresques de Giotto l’inspirent. Il cherche un réalisme géométrisé, coloré, militant.

Et, depuis une quarantaine d’années, une « fridamania » se propage dans l’Amérique du Sud, aux USA, en Europe. Frida est une icône du Mexique, une icône gay et lesbienne. Les écrivains, les artistes, les couturiers célèbres (par exemple, Jean Paul Gaultier, Suzanne Bizovsky) vénèrent Frida. Telle artiste américaine dit : « Avec la fécondité provocante de Kahlo, avec sa fertilité et son irrationalité, son travail m’a largement libérée. » Frida se définit par ses qualités : une inflexible volonté de vivre, la sincérité, le courage, la liberté, l’humour, la passion. Dans son Journal, elle pense « avoir accouché d’elle-même » ou bien, « Je dois revivre (dit-elle) comme les chats ». Elle veut être athée, femme libre, « Frida dolorosa ». Dans les souffrances, elle porte un lourd corset de plâtre, qui est un instrument de torture. Un collier d’épines griffe le cou de Frida. Dans tel autoportrait, elle est une victime sanglante et son cœur anatomique est arraché. En 1946, elle est le cerf blessé par des flèches ; elle est la sœur de saint Sébastien… En 1940, elle désire ne pas être triste, ne pas être sérieuse, ne pas s’ennuyer : « Ça ne vaut pas le coup de quitter ce monde sans s’être un peu amusé dans la vie. » Les témoignages de ceux et de celles qui l’ont aimée la représentent comme « une fleur qui marche » avec sa gaîté, sa gentillesse. Parfois, dans tel hôpital, elle garde son port de reine, son expression stoïque, sa dignité. Parfois, elle console ceux qui la visitent. Parfois, elle déprime : « Je suis aussi inutile qu’une plaque d’égout. » Ou bien, plusieurs jupons colorés donnent à sa démarche un rythme chaloupé et gracieux. Ses vêtements (venus de diverses régions) forment une palette ; tous les matins, elle crée l’image qu’elle souhaite présenter au monde. Elle remonte ses cheveux au sommet de la tête ; elle les tresse avec des rubans de laine ; elle ajoute des nœuds, des barrettes, des peignes ou des fleurs de bougainvillée fraîchement cueillies.

En 1951, Frida Kahlo peint son Autoportrait en fauteuil roulant avec le portrait du docteur Farill. Le docteur Juan Farill est son médecin. Ses pinceaux sont des poignards aiguisés avec des gouttes rouges de sang. Sur sa palette, son cœur ouvert (avec les veines et les artères) se pose.

Gilbert Lascault